Morceaux choisis

Élisabeth Begon

Jacques Cartier

Samuel de Champlain

Le père Charlevoix

Le père Le Jeune

Le père Sagard


Pour aller plus loin

Louis-Armand de la Hontan

Marie de l'Incarnation

Marc Lescarbot

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Début du chapitre

LES FRANÇOIS CANADIENS

Le père François-Xavier Charlevoix séjourne d'abord à Québec de 1704 à 1709 à titre de professeur. Il y revient en 1720, envoyé par le gouvernement royal, pour étudier les limites de l'Acadie. Il parcourt l'Amérique en tout sens. Il fut le premier à écrire une histoire du Canada qui ait quelque valeur. La lettre qui suit fut envoyée à la duchesse de Lesdiguières, le 22 avril 1721. Son témoignage est intéressant, car il distingue nettement les «François canadiens» et les Français de France.

charlevoix.pcx (135912 octets)Il y a dans la Nouvelle-France plus de noblesse que dans toutes nos autres colonies ensemble. Le roi y entretient encore vingt-huit compagnies de troupes de la marine et trois états-majors. Plusieurs familles ont été anoblies, et il y est resté plusieurs officiers du régiment de Carignan-Salières, ce qui a peuplé le pays de gentilshommes, tant la plupart ne sont pas à leur aise. Ils y seraient encore moins, si le commerce ne leur était pas permis et si la chasse et la pêche n'étaient pas ici de droit commun.

Après tout, c'est un peu leur faute s'ils souffrent de la disette : la terre est bonne partout, et l'agriculture ne fait point déroger. Combien de gentilshommes dans toutes les provinces envieraient le sort des simples habitants du Canada, s'ils le connaissaient? Et ceux qui languissent ici dans une honteuse indigence, sont-ils excusables de ne pas embrasser une profession, que seule la corruption des mœurs et des plus saines maximes a dégradée de son ancienne noblesse?

Nous ne connaissons point au monde de climat plus sain que celui-ci. Il n'y règne aucune maladie particulière : les campagnes et les bois y sont remplis de simples merveilleux, et les arbres y distillent des baumes d'une grande vertu! Ces avantages devraient bien au moins y retenir ceux que la Providence y a fait naître; mais la légèreté, l'aversion d'un travail assidu et réglé et l'esprit d'indépendance en ont toujours fait sortir un grand nombre de jeunes gens et ont empêché la colonie de se peupler.

Ce sont là, Madame, les défauts qu'on reproche le plus et avec plus de fondement aux Français canadiens, c'est aussi celui des Sauvages. On dirait que l'air qu'on respire dans ce vaste continent, y contribue; mais l'exemple et la fréquentation de ses habitants naturels, qui mettent tout leur bonheur dans la liberté et l'indépendance, sont plus que suffisants pour former ce caractère.

On accuse encore nos créoles d'une grande avidité pour amasser; et ils font véritablement pour cela des choses qu'on ne peut croire, si on ne les a point vues. Les courses qu'ils entreprennent, les fatigues qu'ils essuient, les dangers à quoi ils s'exposent, les efforts qu'ils font, passent tout ce qu'on peut imaginer. Il est cependant peu d'hommes moins intéressés; qui dissipent avec plus de facilité ce qui leur a coûté tant de peine à acquérir et qui témoignent moins de regret de l'avoir perdu; aussi n'y a-t-il aucun lieu de douter qu'ils n'entreprennent ordinairement par goût ces courses si pénibles et si dangereuses.

Ils aiment à respirer le grand air, ils se sont accoutumés de bonne heure à mener une vie errante : elle a pour eux des charmes, qui leur font oublier les périls et les fatigues passés; et ils mettent leur gloire à les affronter de nouveau. Ils ont beaucoup d'esprit, surtout les personnes du sexe, qui l'ont fort brillant, aisé, ferme, fécond en ressources, courageux et capable de conduire les plus grandes affaires. Vous en avez connu, Madame, plus d'une de ce caractère, et vous m'en avez témoigné plus d'une fois votre étonnement. Je puis vous assurer qu'elles sont ici le plus grand nombre, et qu'on les trouve telles dans toutes les conditions.

Je ne sais si je dois mettre parmi les défauts de nos Canadiens la bonne opinion qu'ils ont d'eux-mêmes. Il est certain du moins qu'elle leur inspire une confiance, qui leur fait entreprendre et exercer ce qui ne paraîtrait pas possible à beaucoup d'autres. Il faut convenir d'ailleurs qu'ils ont d'excellentes qualités.

Nous n'avons point, dans le royaume, de province où le sang soit communément si beau, la taille plus avantageuse et le corps mieux proportionné. La force du tempérament n'y répond pas toujours; et si les Canadiens vivent longtemps, ils sont vieux et usés de bonne heure. Ce n'est pas uniquement leur faute; c'est aussi celle des parents qui, pour la plupart, ne veillent pas assez sur leurs enfants pour les empêcher de ruiner leur santé dans un âge, où quand elle se ruine, c'est sans ressource. Leur agilité et leur adresse sont sans égales; les Sauvages les plus habiles ne conduisent pas mieux leurs canots dans les rapides les plus dangereux et ne tirent pas plus juste. (François-Xavier de CHARLEVOIX (1682-1761), Histoire et description générale de la Nouvelle-France, 1744)


Questions

1. Pourquoi les Français Canadiens ne sont-ils pas très riches?

2. Qu'est-ce que Charlevoix reproche aux Canadiens?

3. Selon lui, qu'est-ce qui peut expliquer la grande indépendance des Canadiens?

4. Peut-on dire que ce portrait est entièrement négatif?