Morceaux choisis

Saint-Denys Garneau

Gratien Gélinas

Alain Grandbois

Anne Hébert

André Langevin

Roger Lemelin

Émile Nelligan

Gabrielle Roy

Yves Thériault


Pour aller plus loin

Le surréalisme

Hugh Maclennan

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Début du chapitre

LE CURÉ ET LE RÉVÉREND

Le roman, Les Plouffe, raconte l'histoire d'une famille de Saint-Sauveur, paroisse de la basse-ville de Québec. L'action se déroule entre 1938 et 1945. On vit en ville, mais on a conservé un esprit communautaire digne des petites paroisses. L'Église est omniprésente dans la vie de ces citadins campagnards. Pourtant, un vent de changement souffle sur ce petit monde frileux. Monsieur le curé Folbèche tente de l'endiguer. Dans l'extrait ci-dessous, il doit faire face à une menace terrible : Denis Boucher, un jeune paroissien déluré, a emmené dans Saint-Sauveur un pasteur, dont la future épouse fréquente l'Université Laval, le temps d'un été, afin d'apprendre le français. Monsieur le curé en est bouleversé et est bien décidé à colmater la brèche... et à punir la forte tête qui défie son autorité.

Voilà maintenant qu'un pasteur protestant venait former une équipe de baseball dans sa paroisse! C'était le bouquet! Monsieur Folbèche, les épaules affaissées par le poids de ces problèmes, s'immobilisa devant Denis Boucher. Il s'approcha si près que Denis recula d'un pas. De peur de paraître coupable, il se rangea aux côtés du prêtre et marcha lourdement, faisant craquer les planches du trottoir afin d'atténuer l'embarras du silence.

- Il fait chaud, Monsieur le curé. Trouvez pas?

Le vieux curé jeta des yeux mornes sur les bras nus, le col entr'ouvert du jeune homme. Denis Boucher surveillait la bouche épaisse du prêtre responsable de son éducation, religieuse ou autre. Il avait lancé sa phrase comme un hameçon et s'attendait que la réponse, cordiale ou autoritaire, vînt alléger ou contracter son coeur.

- Tu prends ta paroisse pour une plage, je pense! Habille-toi et tu verras que tu seras mieux protégé contre le feu.

Denis Boucher raidit ses lèvres contre l'ironie qui soudain venait le chatouiller. Tout le respect, toute la crainte dont l'autorité religieuse avait imprégné son enfance, cette première phrase de M. Folbèche les avait comme supprimés. Maintenant il était prêt à se battre à armes égales, à feindre l'innocence, à berner ce vieux sermonneur, afin de mieux servir ses fins. Il éclata d'un rire candide.

- C'est la jeunesse, Monsieur le curé. C'est la jeunesse. On se sent léger. Le soleil nous brûle les bras, le cou, la face. Puis on a l'impression d'être meilleur. Aujourd'hui il me semble que je donnerais tout ce que j'ai.

Le curé le glaça encore une fois de son regard presque méprisant.

- T'as pas grand'chose.

Un court instant, son œil bleu s'anima. Il pensait à sa belle église consacrée qui formait tout un carré de rue, à son spacieux presbytère, à ses écoles, à toute sa paroisse. Puis son regard redevint morne comme lorsqu'il traquait le diable quand celui-ci osait le tenter ou menaçait l'unité de sa famille. Alors, implacable, M. Folbèche le pourchassait dans tous les coins. Cette fois, le malin s'était réfugié à l'Université.

- Tu suis encore les cours d'été? fit-il, indifférent.

Le soupir de soulagement que Denis Boucher commençait d'exhaler fut interrompu par un contre-courant d'inquiétude. Il jeta un coup d'œil furtif sur le profil de son compagnon de route. Ah! non, il n'allait pas se laisser prendre au dépourvu par l'ennemi qui voulait paraître paternel, ennemi imaginaire. Il fallait rester sur ses gardes, continuer prudemment le jeu d'escrime, l'œil au guet. Pour faire oublier sa lenteur à répondre, il releva d'une main nonchalante la mèche qui lui chatouillait les cils.

- Les cours? Je n'en manque pas un, Monsieur le curé. Je travaille d'arrache-pied. Et franchement, je suis parmi les meilleurs.

Il dévisagea le prêtre, puis ouvrit la trappe à une bouffée de l'enthousiasme dont son cœur était assez plein pour qu'il pût le gaspiller, même par comédie. Sa figure était radieuse et ses yeux brillaient d'une confiance naïve.

- Et vous savez, j'ai hâte que vous me donniez la lettre. Je suis mûr pour le journalisme. Donnez-la-moi. Et vous verrez de quelle plume je balafrerai la face de nos ennemis les Anglais.

Le jeune homme leva un bras vengeur. Monsieur le curé gonfla ses joues et l'on entendit le bruit habituel de ses lèvres agitées par un souffle. Ce bruit prit de l'ampleur, puis dessina clairement :

- Tut, tut, mon garçon. On ne devient pas journaliste comme ça. On devient reporter d'abord. Et puis, même pour être reporter, il faut plus que des études commerciales et quelques cours de lettres par ci par là.

Une stupeur désespérée figeait les traits du jeune ambitieux.

(Roger LEMELIN, Les Plouffe, Belisle, 1948)

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Le téléroman (1953) et le film (1981) Les Plouffe

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Lien : Roger Lemelin


Questions 

1. Comment le curé Folbèche considère-t-il sa paroisse?

2. Pourquoi craint-il autant le pasteur?

3. De quelle façon le curé exerce-t-il son autorité sur Denis Boucher?