Morceaux choisis

Saint-Denys Garneau

Gratien Gélinas

Alain Grandbois

Anne Hébert

André Langevin

Roger Lemelin

Émile Nelligan

Gabrielle Roy

Yves Thériault


Pour aller plus loin

Le surréalisme

Hugh Maclennan

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Début du chapitre

LES DEUX SOLITUDES

Le roman couvre la période 1914-1939. Dans un premier temps, il met en scène Athanase Tallard, notable exploitant les restes de la seigneurie de ses ancêtres. Nous sommes en 1914 à Saint-Marc et Athanase est en conflit avec le curé du village, parce qu'il ne partage pas ses idées clérico-nationalistes, parce qu'il a épousé, en secondes noces, une Irlandaise, parce qu'il veut faire éduquer son deuxième fils en anglais et, plus encore, parce qu'il  veut développer un projet industriel à Saint-Marc, projet d'ailleurs dans lequel son alliance avec un industriel anglais lui vaudra la ruine. La suite du roman met en vedette ses deux fils. Marius (issu de son premier mariage) est un fanatique nationaliste tandis que Paul (issu de son second mariage), qui a reçu une éducation anglaise, se cherche désespérément une identité (il se dit «mutant»), ni canadienne-française ni anglaise, mais plus près de celle-ci que de celle-là.  Paul finit par épouser une Anglaise, plus ou moins en rupture avec sa communauté, et décide de s'enrôler, en espérant que la guerre annihilera les clivages sociaux et politiques, qui séparent les individus comme les peuples. L'auteur renvoie dos à dos les deux «solitudes» : les Anglais dévolus au pouvoir de l'argent, imbus de leur supériorité, incapables de se libérer de la tradition britannique; les Canadiens français enfermés dans un nationalisme rétrograde, livrés aux pouvoirs des curés.

Hugh Maclennan est né en 1907 en Nouvelle-Écosse. Il étudie en Angleterre et aux États-Unis. À partir de 1935, il enseigne à Montréal et habite le Québec. Il meurt en 1990. Il a remporté de multiples prix et est considéré comme l'un des plus grands écrivains canadiens. Voici le premier chapitre de son roman.

Au nord-ouest de Montréal, au cœur d'une vallée dominée par les basses montagnes du Bouclier Laurentien, la rivière Outaouais abandonne la protestante Ontario pour pénétrer dans le catholique Québec. Abondante et couleur de bière, elle se jette dans le Saint-Laurent, ses deux bras embrassant la cuvette formée par l'île de Montréal, puis se perd dans le fleuve, et le courant principal s'écoule au nord-est vers la mer, à mille milles plus loin.

Jamais la nature ne s'est faite aussi prodigue qu'en ce lieu. Le Saint-Laurent serait capable à lui seul d'irriguer la moitié de l'Europe, mais il se précipite ici hors du continent pour se jeter dans la mer. Aucune eau, si abondante soit-elle, ne peut irriguer les pierres, et la province de Québec repose en grande partie sur le roc solide. Tout apparaît comme si des millions d'années auparavant, au cours des ères géologiques, une épée y fut plongée fendant le roc depuis l'Atlantique jusqu'aux Grands-Lacs, épée qu'on aurait ensuite sauvagement retirée. Et maintenant, l'eau limpide de ce réservoir continental, eau pure mais presque d'aucune utilité pour les fermiers, s'écoule, fière et impassible. En été, des amas de nuages la survolent en souples cumulus, tours pacifiques se formant sans cesse pour s'évanouir aussitôt, farandole endiablée autour du soleil. L'hiver, quand le temps est au beau, le ciel est généralement vide, d'un bleu éclatant au-dessus de la glace et de la neige. Et sur tout cela, véritable oeil de cyclope, darde le regard fixe du soleil.

La plaine étroite qui s'étend entre le Saint-Laurent et les Grands Lacs est soigneusement mise en valeur sur toute sa longueur, Depuis la frontière ontarienne jusqu'à l'entrée de l'estuaire, les fermes s'échelonnent en deux minces rangées tout le long de la côte, et ces routes font penser à deux rues principales de villages qui s'étireraient sur une longueur de mille milles, chacune parallèle au fleuve. Le morcellement de la bonne terre se fit, il y a fort longtemps; la terre fut d'abord occupée et partagée entre les seigneurs et leurs fils, elle le fut ensuite entre les fermiers et les fils de ceux-ci. Chaque ferme est séparée de sa voisine par de sombres clôtures de bois posées à angle droit par rapport au fleuve, engendrant de longs et étroits rectangles s'enfonçant à l'intérieur des terres. Le sol labouré semble être le parcours d'un champ de courses immense et désertique d'où toute vie se serait évanouie. Chaque infime parcelle de cette terre est mesurée, et les notaires ruminent à son sujet tandis que les curés la bénissent.

Si, du fleuve, on regarde vers le nord, par-delà la plaine, on aperçoit entre les clôtures les fermes établies vers la forêt, puis, derrière, la ligne des arbres grimpant vaille que vaille les versants des montagnes. La forêt, franchie la ligne de partage des eaux, se transforme en une végétation verdoyante qui s'étale à perte de vue vers le nord. Cette région, en grande partie inexplorée et parsemée de lacs, rejoint finalement la toundra qui, elle, s'étend jusqu'aux plus lointains détroits de l'océan Arctique. Rien n'y vit, sauf une poignée de prospecteurs et de mineurs, quelques représentants de la Gendarmerie Royale, des animaux, et les mouches qui, en été, recouvrent d'un voile de brume les vastes espaces désolés. L'hiver la transforme en un univers de neige sur lequel souffle un vent terrible et aigre, et au-delà de ces horizons, l'aurore boréale flamboie en écrans de chatoyantes couleurs électriques qui éclatent et rugissent, tels les dieux d'une planète morte s'entretenant ensemble dans les ténèbres.

Mais en bas, tout au creux de l'angle, à Montréal, cette ville autour de laquelle les deux cours d'eau s'unissent, on n'éprouve guère cette sensation d'espace nouveau et sans fin. Deux anciennes races et deux anciennes religions se rencontrent ici pour vivre, côte à côte, chacune sa légende. Si cet immense demi-continent a un cœur, c'est bien là qu'il se trouve: on le sent battre, tout au long des rivières et des voies ferrées; lent, hésitant, rarement simple, son battement est la double résultante d'une réciprocité spontanée.

(Hugh Maclennan, Deux Solitudes, 1945) (Passage traduit par Louise Gareau-Desbois)