Morceaux choisis
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L'action se situe dans le quartier ouvrier de Saint-Henri, à Montréal, au début de la Seconde Guerre mondiale. Florentine travaille dans un petit restaurant qui loge au Quinze-Cents. Les effets de la Crise se font encore sentir : sa famille est très pauvre, son père est plus souvent qu'autrement en chômage et, chaque semaine, elle doit céder la plus grande partie de sa paye pour faire vivre ses onze frères et sœurs. Pour Florentine, sa seule chance de quitter cette pauvreté qu'elle supporte difficilement, c'est de lier sa vie à un «bon parti». Elle croit reconnaître en Jean Lévesque l'oiseau rare de ses rêves.
Elle revint de très loin et lui demanda de cet accent peuple qu'elle prenait pour parler aux consommateurs : - Ben, allez-vous prendre un dessert? Jean se souleva à demi sur les coudes, carra ses fortes épaules et planta dans les yeux de la jeune fille un regard d'impatience et de gaminerie. - Non, mais toi, tu m'as pas encore dit si je serais le lucky guy ce soir. Tu y penses depuis dix minutes; qu'est-ce que tu as décidé? Oui ou non, viens-tu aux vues avec moi?
Dans les prunelles vertes de Florentine, il vit déferler une colère impuissante. Cependant elle abaissait déjà les paupières. Et elle dit d'une voix tout à la fois fâchée, lamentable et qui voulait encore être conciliante : - Pourquoi ce que j'irais aux vues avec vous, moi? Je vous connais pas, moi! Je sais-t-y qui vous êtes, moi! Il se prit à rire sourdement, du fond de la gorge, comprenant qu'elle voulait surtout l'attirer à faire quelque confidence sur lui-même. - Ça, dit-il, tu l'apprendras petit à petit si le cœur t'en dit. Moins effrayée par l'équivoque de la phrase que par le détachement du jeune homme, elle songea, humiliée : «Il veut me faire parler. Peut-être que c'est rien que pour rire de moi.» Et elle-même lança un rire grêle et forcé. Cependant il ne lui portait plus attention. Il paraissait prêter l'oreille aux bruits de la rue. Au bout d'un instant, Florentine commença à entendre un sourd roulement de tambour. Devant les lourds battants vitrés du magasin, un attroupement se formait. Quelques vendeuses qui étaient libres se pressaient à l'avant de leur comptoir. Bien que le Canada eût déclaré la guerre à l'Allemagne depuis déjà plus de six mois, les parades militaires restaient une nouveauté dans le quartier de Saint-Henri et attiraient la foule sur leur passage. (Gabrielle ROY, Bonheur d'occasion, Beauchemin, 1969 - Première édition : 1945) Voir Saint-Henri, du temps de Gabrielle Roy Questions 1. Qu'est-ce que Florentine perçoit de différent chez Jean Lévesque? 2. Selon Florentine, pourquoi ces jeunes Canadiens français se sont-ils engagés dans l'armée? |