LES POÈTES SURRÉALISTES
À la fin des années 40, quelques poètes
introduisent le surréalisme au Québec : Roland Giguère (né en 1929), Paul-Marie
Lapointe (né en 1929) et Claude Gauvreau (1925-71) sont les plus connus. La plupart
rejoindront plus tard l'Hexagone. Parallèlement, un certain nombre de
peintres (Alfred Pellan, Paul-Émile Borduas, Jean-Philippe Dallaire,
Madeleine Ferron, Fernand Leduc...) créent des tableaux qui rejoignent
les grands courants picturaux occidentaux. Voilà certes un peu de
lumière dans cette grande noirceur, hélas, une lumière qui ne brille
que dans des cercles très restreints...
Signataire de
Refus global, Claude Gauvreau est celui qui va aller le plus loin, inventant
même un nouveau langage : l'exploréen. En fait, il désarticule le
langage, invente des mots, se permet toute les libertés et ne rencontre
qu'incompréhension.
Le désir tôle
Chantiman
Des griffes-herbages
sur les nacelles des pourpours
Il y a tout ce monde affecté au lavoir des salamandres
Oeil
Tibère
Et ouff Arrouttouff pouff pif
Oeil Néjan
Retour d'Enfer
où kneuil la Patrie-Oeil du détournement des avalanches lyriques
Zdébé
schpoukk
Ils avancent Irrita Armata
Les ailes du purgatoire
glanent des sauterelles d'eau
(Brochuges, 1956, p. 13)
Paul-Marie Lapointe, faisant de l'improvisation une
technique d'écriture, définira sa poésie comme «une nouvelle forme de lyrisme, une
forme nord-américaine, sœur du jazz, avec ce que cela implique d'emprunts aux vieilles
cultures». (Cité dans Jean ROYER, Introduction à la poésie québécoise, p. 64)

Jean-Paul Riopelle - Encounters
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Un tigre a mille courtisanes
dans les griffes mille langues
mille ventres de jardins
dans la nuque
Pavots des cheveux
dans le jour des mains croisées
dans la nuit blanche
des paumes ouvertes
Trembler de tout son corps
Les aubes de neiges sans poitrine
point d'amour point de cheminée
point d'interrogation de bouche plaquée
sur le désir plat
Filles de laine filles de lit
de lys de lit
Tout lie des corps rêches
aux pêches de luxure dans le cou
zébré des veines
Hommes à sabots de fauves —
ce qu'il reste de la sieste
troncs de dattiers —
cachés pour les repas de fourrure
cachés pour dormir dans les plumes
Cœur de chair de poules
(Le Vierge incendié,
1948, p. 11)
La poésie de
Roland Giguère est plus facile
d'accès. Lui aussi écrit selon des techniques surréalistes : «Le poème m'est
donné par un mot, une image, une phrase qui cogne à la vitre. Dès que cette phrase est
couchée sur le papier, elle s'étale, pousse ses ramifications, croît comme une plante;
le poème s'épanouit selon un élan, un rythme naturel qu'il porte en lui dès le premier
mot.» La liberté, la révolte contre l'oppression sont des thèmes que Giguère
affectionne. « Je me souviens des années 50 comme d'un moment
d'effervescence extraordinaire, il y avait quelque chose de clandestin dans
ces activités que menaient alors quelques groupes isolés. C'était, on le
sait, la Grande Noirceur. Nous étions un peu comme des taupes qui creusions
un tunnel vers la lumière, d'où probablement le ton dramatique -
prémonitoire dit-on aujourd'hui - des poèmes que j'écrivais à cette époque
(«la main du bourreau finit toujours par pourrir »). (Cité dans André-G.
Bourassa, 1977, p. 183-184)

Jean-Philippe Dallaire - Coq licorne 1952
©
MNBAQ
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PAYSAGE DÉPAYSÉ
à mes amis peintres
La tempête faisait rage
et la neige nous entrait dans la poitrine
pleine poitrine
couronnée de lancinantes banquises
couronnée d'épines
enfoncées dans le front des mots d'amour
large tempête à nos yeux dans un monde dépaysé
chaque nuit nous arrachait un cri
et nous grandissions dans l'agonie
lentement nous vieillissions
et le paysage vieillissait avec nous — contre nous
le paysage n'était plus le même
Ie paysage était sombre
Ie paysage ne nous allait plus comme un gant
n'avait plus les couleurs de notre jeunesse
le paysage le beau paysage n'était plus beau
il n'y avait plus de ruisseaux
plus de fougères plus d'eau
il n'y avait plus rien
Ie paysage était à refaire.
(Les Armes blanches, 1954)
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