Morceaux choisis

Saint-Denys Garneau

Gratien Gélinas

Alain Grandbois

Anne Hébert

André Langevin

Roger Lemelin

Émile Nelligan

Gabrielle Roy

Yves Thériault


Pour aller plus loin

Le surréalisme

Hugh Maclennan

* * *

Début du chapitre

LES POÈTES SURRÉALISTES

À la fin des années 40, quelques poètes introduisent le surréalisme au Québec : Roland Giguère (né en 1929), Paul-Marie Lapointe (né en 1929) et Claude Gauvreau (1925-71) sont les plus connus. La plupart rejoindront plus tard l'Hexagone. Parallèlement, un certain nombre de peintres (Alfred Pellan, Paul-Émile Borduas, Jean-Philippe Dallaire, Madeleine Ferron, Fernand Leduc...) créent des tableaux qui rejoignent les grands courants picturaux occidentaux. Voilà certes un peu de lumière dans cette grande noirceur, hélas, une lumière qui ne brille que dans des cercles très restreints...

     

Signataire de Refus global, Claude Gauvreau est celui qui va aller le plus loin, inventant même un nouveau langage : l'exploréen. En fait, il désarticule le langage, invente des mots, se permet toute les libertés et ne rencontre qu'incompréhension.


Alfred Pellan - Mascarade (1939-42) © Musée d'art contemporain de Montréa

Le désir tôle
Chantiman
Des griffes-herbages
sur les nacelles des pourpours
Il y a tout ce monde affecté au lavoir des salamandres
Oeil
Tibère
Et ouff    Arrouttouff pouff pif
Oeil Néjan
Retour d'Enfer
où kneuil la Patrie-Oeil du détournement des avalanches lyriques
Zdébé
schpoukk
Ils avancent   Irrita Armata
Les ailes du purgatoire
glanent des sauterelles d'eau
(Brochuges, 1956, p. 13)


Paul-Marie Lapointe
, faisant de l'improvisation une technique d'écriture, définira sa poésie comme «une nouvelle forme de lyrisme, une forme nord-américaine, sœur du jazz, avec ce que cela implique d'emprunts aux vieilles cultures».
(Cité dans Jean ROYER, Introduction à la poésie québécoise, p. 64)


Jean-Paul Riopelle - Encounters

Un tigre a mille courtisanes
dans les griffes    mille langues
mille ventres de jardins
dans la nuque
Pavots des cheveux
dans le jour des mains croisées
dans la nuit blanche
des paumes ouvertes

Trembler de tout son corps
Les aubes de neiges sans poitrine
point d'amour  point de cheminée
point d'interrogation de bouche plaquée
sur le désir plat

Filles de laine   filles de lit
de lys de lit
Tout lie des corps rêches
aux pêches de luxure dans le cou
zébré des veines

Hommes à sabots de fauves —
ce qu'il reste de la sieste
troncs de dattiers —
cachés pour les repas de fourrure
cachés pour dormir dans les plumes
Cœur de chair de poules
(Le Vierge incendié, 1948, p. 11)

La poésie de Roland Giguère est plus facile d'accès. Lui aussi écrit selon des techniques surréalistes : «Le poème m'est donné par un mot, une image, une phrase qui cogne à la vitre. Dès que cette phrase est couchée sur le papier, elle s'étale, pousse ses ramifications, croît comme une plante; le poème s'épanouit selon un élan, un rythme naturel qu'il porte en lui dès le premier mot.» La liberté, la révolte contre l'oppression sont des thèmes que Giguère affectionne. « Je me souviens des années 50 comme d'un moment d'effervescence extraordinaire, il y avait quelque chose de clandestin dans ces activités que menaient alors quelques groupes isolés. C'était, on le sait, la Grande Noirceur. Nous étions un peu comme des taupes qui creusions un tunnel vers la lumière, d'où probablement le ton dramatique - prémonitoire dit-on aujourd'hui - des poèmes que j'écrivais à cette époque («la main du bourreau finit toujours par pourrir »). (Cité dans André-G. Bourassa, 1977, p. 183-184)


Jean-Philippe Dallaire - Coq licorne 1952 © MNBAQ

PAYSAGE DÉPAYSÉ

                                à mes amis peintres

La tempête faisait rage
et la neige nous entrait dans la poitrine
pleine poitrine
couronnée de lancinantes banquises
couronnée d'épines
enfoncées dans le front des mots d'amour

large tempête à nos yeux dans un monde dépaysé
chaque nuit nous arrachait un cri
et nous grandissions dans l'agonie
lentement nous vieillissions
et le paysage vieillissait avec nous contre nous

le paysage n'était plus le même
Ie paysage était sombre
Ie paysage ne nous allait plus comme un gant
n'avait plus les couleurs de notre jeunesse
le paysage le beau paysage n'était plus beau
il n'y avait plus de ruisseaux
plus de fougères plus d'eau
il n'y avait plus rien

Ie paysage était à refaire.
(Les Armes blanches, 1954)