Morceaux choisis

Michel Beaulieu

Claude Beausoleil

Normand Chaurette

Ying Chen

Hélène Dorion

Sergio Kokis

Christian Mistral

Hélène Monette

Wajdi Mouawad

Maryse Pelletier

Monique Proulx

Gaétan Soucy

Sylvain Trudel

Yolande Villemaire

Pour aller plus loin

Trevor Ferguson

Les premières nations

* * * 

Début du chapitre

SPARROW DRINKWATER

Trevor Ferguson est né en Ontario en 1947. Il arrive à Montréal à trois ans. Il vivra dans le quartier de Parc Extension, lequel sert de cadre à son roman.  Il a beaucoup voyagé et exercé différents métiers avant de vivre de sa plume. Ses livres sont parus à Montréal, New York, Londres et Melbourne. Il a écrit six romans dont La Vie d'un drôle de moineau.

«Chassés de l'asile de Lougain, Sparrow Drinkwater et sa folle mère entreprennent un périlleux voyage vers La Nouvelle-Orléans où ils découvrent qu'une force obscure dirige et manipule leur vie. Sparrow se retrouve bientôt seul à Montréal sous la garde d'un modeste comptable. Il a six ans. Sa vie aventureuse ne fait que commencer. Obsédé par la disparition de sa jeune mère et les sinistres individus qui ont comploté ce crime, il poursuit inlassablement ses recherches, creusant des tunnels sous les rues de Montréal, se faisant cambrioleur, multipliant les astuces et concoctant de brillants coups dans les hautes sphères de la finance internationale. Le monde l'aura surpris, il surprendra le monde.» (La quatrième de couverture)

Ma mère croyait que j'avais été engendré par un oiseau. Elle se souvient de la nuit où cela est arrivé. Elle venait de faire pipi dans le bois derrière l'école lorsqu'un énorme corbeau est descendu du ciel, voilant la lune ; il lui a enserré la taille avec ses griffes, la clouant ainsi au sol, et de son long bec l'a dépouillée de ses vêtements de nuit. Elle a su que c'était un corbeau parce qu'il était tout noir et que l'envergure de ses ailes était frappante.

(Je soupçonne un prêtre dans ses robes. Ou un moine voyageur. Un ecclésiastique. Je soupçonne que c'était un homme.)

Après qu'on eut dit à ma mère que ce n'était pas l'ombre de madame Gruenwald qui enflait en elle, on l'informa qu'elle allait avoir un bébé. Les enseignantes et l'infirmière lui expliquèrent à tour de rôle comment cela se faisait. Un enfant allait sortir de son ventre. On lui dit que le bébé avait été placé là par la même personne qui était entrée en elle, là, entre ses jambes.

- Où ?

- Là, lui montra mademoiselle Fitzpatrick.

- Un grand corbeau noir, dit ma mère. Il a mis ses grosses griffes sur mes hanches. Il m'a fait mal là. Tous les soirs il m'a étendue sur le sol et a poussé en moi, juste là.

Les femmes furent sidérées par cette révélation. Qu'une fille fût engrossée alors qu'aucun homme ne travaillait dans les parages ni n'habitait à moins de quatre milles de l'école bouleversa leur décorum sudiste traditionnel.

- Où ? voulut savoir mademoiselle Scott, la principale.

- Ici.

- Qu'est-ce qui te fait croire que le grand oiseau noir était un mâle ? Tu dis toujours il et lui.

- Il avait une grosse voix, une voix d'homme, d'expliquer ma mère avec une ardeur inhabituelle qu'elle ne cherchait pas à réprimer. Sauf qu'il parlait comme un oiseau.

- Comment un oiseau parle-t-il ? lui demanda mademoiselle Fitzpatrick.

- Un oiseau a son propre langage, expliqua ma mère.

Les institutrices ne l'avaient jamais vue aussi animée, elle d'habitude si réservée et timide. Elle imita le langage des énormes corbeaux, un mugissement profond - une espèce de haut-le-cœur - suivi d'une série de grognements gutturaux.

Ma mère s'attendait à donner naissance à un oiseau.

Quand ce fut moi, à sa place, qui sortit de son ventre et qu'elle me vit aussi petit, elle me nomma Sparrow.

Elle a dû en faire tout un plat, car c'est bel et bien le nom qui est écrit sur mon certificat de naissance.

Sparrow.

Drinkwater.

Elle m'appela toujours son petit oiseau. Apparemment, la plus grande déception de sa vie aura été que je n'eusse jamais appris à voler assez haut.

(Trevor Ferguson, La Vie d'un drôle de moineau, Montréal, La Pleine Lune, 1996, p. 19-20) (Traduit par Jacques Fontaine)


Site où figurent d'autres auteurs anglophones :

http://www.vehiculepress.com/montreal/gallery.html