Morceaux choisis

Michel Beaulieu

Claude Beausoleil

Normand Chaurette

Ying Chen

Hélène Dorion

Sergio Kokis

Christian Mistral

Hélène Monette

Wajdi Mouawad

Maryse Pelletier

Monique Proulx

Gaétan Soucy

Sylvain Trudel

Yolande Villemaire

Pour aller plus loin

Trevor Ferguson

Les premières nations

* * * 

Début du chapitre

ICI ET LÀ-BAS

Le Pavillon des miroirs, c'est l'histoire d'un immigré brésilien qui habite le Québec depuis vingt-cinq ans. Le narrateur raconte son enfance pauvre et sa jeunesse dans le Brésil des années cinquante et, plus brièvement, sa vie d'exilé au Québec. Dans ce récit, qui est aussi une réflexion sur l'art et un essai sur les différences entre le Nord et le Sud, Kokis nous présente une image plutôt sordide de sa patrie (la pauvreté, la prostitution infantile, la violence endémique) et pourtant on comprend qu'il éprouve beaucoup de nostalgie face à ce monde qu'il a volontairement quitté. Nous sommes mieux à même de comprendre le drame de tout exilé, partagé entre deux identités, celle qu'il a quittée mais qui ne le quitte jamais, et celle qu'il a dû acquérir sans y parvenir entièrement.

Les gens d'ici me questionnaient, certes, et même très souvent, puisqu'ils ont du mal à comprendre comment quelqu'un peut quitter le soleil pour venir se réfugier dans ces immensités glacées. Mais ils n'insistent jamais. Leurs soucis les reprennent aussitôt, et vite ils retournent à ce qui les intéresse le plus. Mes camarades de travail, par exemple, sont hantés par la peur de perdre leur boulot, leur place, ou leur réputation. Ou ils sont jaloux de ceux qui sont plus compétents ou qui se font mieux pistonner. Des boulots idiots, sans aucune importance, puisqu'ici il n'y a pas de gens qui meurent de faim, pas de cadavre dans les rues, pas de police qui torture. Mais comme partout, ils sont consumés par la peur; il y va de leur identité. Et puis il leur faut être bien vus, avoir du pouvoir, acheter et acheter encore des marchandises dont ils n'ont pas le temps de jouir. La mode, les sorties, les restaurants, les femmes de luxe, les voyages éclair pour bronzer au soleil et faire l'envie des autres, voilà leurs rituels, leurs obligations quotidiennes. Faute d'autre dessein, toute leur richesse y passe, avec l'espoir suprême de paraître un jour à la télévision, dans l'un de ces shows débiles ou dans un concours. En attendant, ils font comme mes tantes, et se plaignent du temps qu'il fait, de la conjoncture, des étrangers et de la chute du dollar. La peur est disséminée partout, surtout la frousse de la mort. Pas de la mort-cadavre, non, celle-là ils ne la connaissent pas. La mort en vie, plutôt, leur mort à eux : le manque d'argent superflu, le manque de popularité et la crainte de vieillir. Ils cherchent à exorciser leurs démons par des régimes de toutes sortes, depuis le régime sans cholestérol jusqu'au régime de retraite, les assurances multiples et les médecines douces. Ils font du jogging ils bandent en faisant attention, ils s'efforcent de jouir sans sucre et s'associent en partenaires comptabilisés même pour leurs ébats extraconjugaux. C'est drôle, parfois je pense que les lubies de ma mère n'étaient pas si éloignées des horoscopes, des médecines naturelles ni des psychothérapies dont se gavent les gens d'ici. Comme si la bêtise était la même partout, changeant seulement d'habit en fonction des possibilités du portefeuille. Sauf que leurs infusions n'enivrent pas et que leur eau de lune se vend cent dollars l'heure. D'ailleurs, ici, j'ai acquis la certitude que plus on a, plus la carence est grande. Avec pour conséquence qu'ici les gens se plaignent plus que ceux qui vivent sous les tropiques et, bizarrement, plus on les rassure, plus ils ont besoin d'attention et peur de l'avenir. Ils me rappellent certains enfants de l'internat, si gâtés par leurs mères qu'ils n'arrivaient pas à se défendre une fois tout seuls. Et plus ils avaient, moins ils se sentaient aimés.

(Sergio KOKIS, Le Pavillon des miroirs, XYZ, 1995)


Questions

  1. Le narrateur traverse une crise d'identité. Expliquez.

  2. Comment qualifie-t-il l'accueil que lui ont réservé les Québécois?

  3. Il compare la société d'où il vient à la société québécoise. Quelles conclusions en tire-t-il?