Morceaux choisis
|
LE PIONNIER CANADIENL'abbé Raymond Casgrain (1831-1904) joua un rôle important dans la seconde moitié du XIXe siècle. Il sut rassembler autour de lui et encourager plusieurs écrivains importants : Crémazie, Aubert de Gaspé, Marmette... Auteur, critique, biographe, animateur, il est à l'origine de deux revues qui ont donné un premier essor à la littérature canadienne-française : Les Soirées canadiennes, Le Foyer canadien. En 1861, il fit paraître Légendes canadiennes, dont est extrait le texte ci-dessous.
Il est le père de la plus forte race qui se soit implantée sur le continent américain : la race canadienne. Le sang le plus noble qui ait jamais coulé dans les veines de l'humanité, circule dans ses veines; le sang français. Partout on retrouve le pionnier canadien sur ce continent, et partout on peut le suivre à la trace de son sang. Parcourez toute l'Amérique du Nord, depuis la Baie d'Hudson jusqu'au Golfe dû Mexique, depuis Halifax jusqu'à San Francisco, partout vous retrouverez l'empreinte de ses pas, et sur les neiges du pôle, et sur les sables d'or de la Californie; sur les grèves de l'Atlantique et sur la mousse des Montagnes Rocheuses. Un insatiable besoin d'activité le dévore. Il lui faut toujours, toujours avancer vers de nouvelles découvertes jusqu'à ce que la terre manque sous ses pas. Mais ce n'est pas le seul amour des aventures, ni l'âpre soif de l'or qui le pousse; une plus noble ambition le travaille; un mobile plus légitime le dirige et l'anime. On sent qu'il a la conscience de remplir une véritable mission, un mystérieux apostolat. Feuilletez un moment les pages de notre histoire et surtout les Relations des Jésuites, et partout vous verrez le pionnier canadien, animé d'un zèle admirable pour la conversion des Sauvages, frayant, avec d'héroïques efforts, le chemin aux missionnaires et opérant souvent lui-même de merveilleuses conversions. Je retrouve, réunis en lui, les trois plus grands types de l'histoire humaine. Il est à la fois prêtre, laboureur et soldat. Prêtre! sa piété ardente, sa foi vive, son zèle pour le salut des âmes amollissent les cœurs les plus durs, et entraînent vers la foi des peuplades entières. Fut-il jamais un plus beau sacerdoce? Laboureur! devant sa hache puissante, la forêt tombe avec fracas autour de lui et sa charrue trace, à travers les troncs renversés, le sillon où frémira bientôt le vert duvet de la future moisson. Soldat! c'est par des siècles de combats qu'il a conquis le sol que sa main cultive. Ah! si j'étais peintre, je voudrais retracer sur la toile cette noble figure avec son triple caractère de Prêtre, de Laboureur et de Soldat. Au fond du tableau, je peindrais l'immense forêt dans toute sa sauvage majesté. Plus près, de blonds épis croissant parmi les troncs calcinés. Sur l'avant-scène un pan du Grand Fleuve avec ses vagues d'émeraude étincelantes aux rayons du soleil. On verrait d'un côté avec ses remparts et ses palissades, l'angle d'un fort d'où surgirait un modeste clocher, surmonté de la croix; de l'autre côté, une bande de Sauvages fuyant vers la lisière du bois. Au centre du tableau apparaîtrait, les cheveux au vent, un éclair dans les yeux, le front sanglant sillonné d'une balle, mon brave pionnier, près de sa charrue, tenant de la main gauche son fusil dont la batterie fumerait encore; de la droite, versant l'eau du baptême sur le front de son ennemi vaincu et mourant qu'il vient de convertir à la foi. Oh! comme j'essayerais de peindre sur cette mâle figure, dans toutes les attitudes de ce soldat laboureur aux muscles de fer, et la force calme et sereine de l'homme des champs, et le courage invincible du soldat et le sublime enthousiasme du prêtre. Certes, ce tableau ne serait pas indigne du pinceau de Michel-Ange ou de Rubens. Foi, travail, courage; prêtre, laboureur, soldat: voilà le pionnier canadien. C'est Cincinnatus, le soldat laboureur devenu chrétien. C'est le guerrier de Sparte qui a passé par les Catacombes. Lecteur Canadien qui parcourez ces lignes, vous pouvez lever la tête avec un noble orgueil, car le sang qui coule dans vos veines est le sang de ce héros. Regardez attentivement la paume de votre main et vous y verrez encore l'onction de la terre, de la poudre et du sacerdoce. Il a rempli noblement sa mission; la vôtre reste à accomplir. Le peuple à qui la Providence a donné de tels ancêtres, s'il est fidèle aux desseins de Dieu, est nécessairement destiné à de grandes choses. (Légendes canadiennes, 1861) Questions
|