Morceaux choisis

Honoré Beaugrand

William Chapman

Laure Conan

Octave Crémazie

Alfred Desrochers

Louis Fréchette

Philippe-Aubert de Gaspé


Pour aller plus loin

Chevalier de Lorimier

François-Xavier Garneau

Lionel Groulx

Étienne Parent

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Début du chapitre

LA SÈVE IMMORTELLE

Il est un peu difficile de classer Laure Conan (1845-1924), de son vrai nom Félicia Angers. Elle fut notre première auteure féminine. Elle a écrit le premier roman psychologique québécois, Angéline de Montbrun (1884) mais aussi, sans doute pour satisfaire à la mode ambiante, plusieurs romans historiques, dont À l'œuvre et à l'épreuve (1891), L'Oublié (1900) et La Sève immortelle (1925).

Jean de Tilly, héros de la bataille de Sainte-Foy, est soigné à l’hôpital général de Québec. Un jour, on lui présente une Française, mademoiselle Thérèse d’Autrée. Ils tombent amoureux l’un de l’autre. Elle est la fille d’un colonel qui n’attend que sa femme ait recouvré sa santé pour rentrer en France. Jean, pour ne pas perdre son amoureuse, accepte de les suivre en France. Tout le monde lui fait voir qu’il est en train de trahir sa patrie, qu’il manque à son devoir. Les choses se résolvent ainsi : avant de s’embarquer, Jean, de plus en plus tiraillé entre l’amour et le devoir, se rend à Saint-Antoine-de-Tilly pour saluer sa mère. Or, dans le voyage, une blessure de guerre s’ouvre. Il doit donc écarter l’idée de suivre Mlle d’Autrée. De toute façon, il en était venu à cette idée, le patriotisme triomphant de l’amour. Mlle d’Autrée entre en France, seule, et meurt bientôt. Après une période de deuil, Jean décide de faire sa vie avec Guillemette, jeune fille qui a refusé un riche Anglais par patriotisme.

Jean de Tilly marchait d'un pas rapide. Se voir ainsi tout à coup à la veille de son mariage le jetait dans un trouble délicieux, dans une sorte d'ivresse.

Il avait par moments l'impression d'être déjà parti.

Il ne s'arracherait pas à sa famille, il ne verrait pas disparaître pour jamais la terre natale, sans que son cœur saignât. Il le sentait; mais, à Thérèse qui l'aimait à ne pouvoir vivre sans lui, il était heureux de tout sacrifier.

Une honte intérieure le soulevait à la pensée que, pour lui, elle aurait voulu rester au Canada, sans souci de l'exil, de la dure vie besogneuse, de toutes les misères.

Lui, n’abandonnait qu'une terre conquise, bouleversée, une épave vouée à la destruction et... il s'en allait en France. Il lui semblait que cette pensée adoucirait à sa mère le déchirement de la séparation.

Les chers et tendres souvenirs de son enfance lui venaient. Quand elle le tenait sur ses genoux, combien de fois elle lui avait parlé de la France, - terre de poésie et de vaillance - glorieuse patrie par delà la mer. Ses ancêtres en avaient gardé le culte. Longtemps, ils avaient vécu au Canada avec une impression d'exil. Maintenant que le Canada était aux Anglais, qui pouvait le blâmer d'en partir ?

En arrivant à l'Hôpital, il rencontra, le docteur Fauvel qui lui dit:

- Je n'ai pas eu à vous chercher un passeur, Monsieur l'Aumônier s'en est occupé. Il vous attend à sa chambre.

- Qu'il est bon! murmura Jean, plus content que surpris.

Depuis qu'il était à l'Hôpital, l'aumônier, Monsieur de Rigaudville, lui avait témoigné un intérêt très vif. Comment n'avait-il pas pensé à lui annoncer son mariage?... Un peu confus de cet oubli, il se rendit aussitôt à sa chambre.

Monsieur de Rigaudville était un prêtre d'une rare distinction et d'une aménité charmante. Jean, qui se savait aimé de lui, aurait voulu se jeter à son cou, lui dire son bonheur. Quelque chose dans l'expression de sa physionomie l'arrêta:

- Vous m'attendez, Monsieur l'abbé? dit-il.

- Oui, vous devriez être en route. Vous avez été longtemps.

- Je ne me savais pas attendu, et la visite que je viens de faire n'était pas une visite ordinaire, répondit Jean, avec une lueur ravie au fond de ses yeux noirs.

L'abbé couvrit d'un long regard ému la belle tête ardente: Jean de Tilly incarnait pour lui l'âme de la race canadienne.

- Ainsi, c'est bien vrai... vous épousez Mademoiselle d'Autrée, vous allez quitter le pays, dit-il, tristement.

- Hé! Monsieur l'abbé, qu'y ferais-je maintenant?

- Ce que vous y feriez, mon pauvre enfant?... mais, ce que nous devrions tous tâcher d'y faire.

- Comment! vous ne songez pas à partir, vous?... Vous allé rester ici?

- Mon Dieu! que deviendrait chez nous la foi catholique, si les prêtres s'en allaient… À moins que les Anglais ne m'embarquent de force, je mourrai ici. Monseigneur notre évêque a stigmatisé de retraite criminelle, de désertion, le départ de quelques uns des nôtres… Mais, l'heure presse. Venez, ajouta-t-il, indiquant gracieusement la table où un couvert était mis. Je vous ai gardé une belle tranche de chevreuil et je vais vous donner du vin.

II lui en versa un verre, el s'essayant en face de lui:

- Ce soir, il y aura juste un an, je vous portais le viatique. La connaissance vous était revenue, mais vous étiez, bien bas. Je restai longtemps à côté de vous, attendant d'une minute à l'autre votre dernier soupir. Vous en souvenez-vous?

Jean songea un peu et répondit:

- Je me souviens de ma communion, d'une paix, d'une douceur qui me pénétra.

Le pâle visage du prêtre s'illumina d'un rayon :

- Ah! murmura-t-il, le Canada doit rester catholique... il faut que, dans notre pauvre pays, Jésus-Christ, toujours, ait ses autels. C'est avec une parfaite confiance que je vous remettais entre ses mains. Je me rappelle que je lui répétais: Seigneur, il a donné, il a donné sa vie... pour sa patrie... Si vous saviez avec quelle joie je vous ai vu revivre!... Vous étiez pour moi la personnification du patriotisme... Et vous nous quittez ! ! ! Quel vide et quels regrets! Ne plus vous voir me sera bien dur.

Jean l'écoutait, visiblement troublé.

- Je voudrais ne pas jeter une ombre sur votre bonheur. Mais la décision que vous allez prendre est si grave... Il me semble que le prestige de l'amour vous aveugle... Il me semble que votre départ est une grande erreur.

- Vous voulez que je devienne sujet anglais?... Quel bien en résultera-t-il pour le pays?...

- Je pense vous bien connaître. Croyez-moi, vous n'êtes pas une plante d'acclimatation facile. Vous respirerez mal ailleurs. L'enivrement d'amour n'a qu'un temps... Vous avez ici toutes vos racines, et, en engageant votre parole, vous allez vous condamner à l'irrévocable exil...

- Mais, c'est en France que je vais.

- Les souvenirs de votre pauvre terre natale vous y poursuivront. Vous aurez le mal du pays... vous aurez la sensation d'avoir trahi un grand devoir. Sur votre lit d'agonie, quand la voix vous est revenue, quand vous avez commencé à causer, vous m'avez dit une parole qui m'est restée dans l'âme.

Jean garda un morne silence. L'abbé reprit :

- Vous m'avez dit: «II faut avoir aimé dans la douleur pour savoir ce que c'est vraiment qu'aimer. Je sais maintenant ce qu'est l'amour de la patrie. » Alors, le feu sacré était dans votre cœur.

(La Sève immortelle, Montréal, Beauchemin, 1951, p. 183-189. 1re édition : 1924)


Question

  1. Quels arguments utilise l'abbé Rigaudville pour forcer Jean à souscrire à son devoir patriotique?


Le roman Angéline de Montbrun raconte les amours entre Maurice Darville et Angéline de Montbrun. Coup sur coup, celle-ci perd son père bien-aimé et est victime d'un accident qui la défigure. Quand Angéline comprend que Maurice s'éloigne d'elle, par fierté, elle choisit de rompre et se réfugie dans la religion. La première moitié est écrite comme un roman épistolaire et la seconde, comme un journal intime. C'est en quelque sorte une réflexion amère sur le bonheur. Beaucoup de finesses, malgré les envolées romantiques un peu désuètes. (Lire la lettre d'adieu à son amoureux.)

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