Morceaux choisis
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LA GRANDE DEMANDEPhilippe-Aubert de Gaspé (1786-1871) vécut entre Québec, lieu de sa naissance, et Saint-Jean-Port-Joli, où il possédait le manoir ancestral et la seigneurie familiale. Il vint tard à la littérature : en fait, il écrit Les Anciens Canadiens, alors qu'il avait 76 ans. Pour lui, l'intrigue compte moins que la description des coutumes du «bon vieux temps», que les récits anecdotiques, que la transcription de certaines chansons, certaines légendes... Pour comprendre le passage qui suit, rappelons l'intrigue : Jules d'Haberville et Archibald Cameron de Locheill sont des amis inséparables. Archibald est un orphelin anglophone que la famille d'Haberville a pris sous son aile. Au fil des ans, Archibald s'est épris de Blanche, la sœur de Jules. La guerre de la Conquête survient. Les deux amis deviennent ennemis. Archibald doit même incendier le manoir de ses bienfaiteurs. Une fois les hostilités terminées, Archibald et les d'Haberville, qui n'ont fait que leur devoir, renouent leurs liens. Dans l'extrait ci-dessous, Archibald vient annoncer à Blanche qu'il 'installe définitivement au Canada et qu'il a des projets bien précis... (Pour en savoir plus)
- Oui, très heureux, sans doute mais mon bonheur ne peut être parfait, Blanche, que si vous daignez y mettre le comble en acceptant ma main. Je vous ai... La noble fille bondit comme si une vipère l'eût mordue; et, pâle de colère, la lèvre frémissante, elle s'écria : - Vous n'avez donc pas réfléchi à ce qu'il y a de blessant, de cruel dans l'offre que vous me faites! Est-ce lorsque la torche incendiaire que vous et les vôtres avez promenée sur ma malheureuse patrie, est à peine éteinte, que vous me faites une telle proposition? Est-ce lorsque la fumée s'élève encore de nos masures en ruine que vous m'offrez la main d'un des incendiaires? Ce serait une ironie bien cruelle que d'allumer le flambeau de l'hyménée aux cendres fumantes de ma malheureuse patrie! On dirait, capitaine de Locheill, que, maintenant riche, vous avez acheté avec votre or la main de la pauvre fille canadienne; et jamais une d'Haberville ne consentira à cette humiliation. Oh! Arché! je n'aurais jamais attendu cela de vous, de vous, l'ami de mon enfance! Vous n'avez pas réfléchi à I'offre que vous me faites. Et Blanche, brisée par l'émotion, se rassit en sanglotant. Jamais la noble fille canadienne n'avait paru si belle aux yeux d'Arché qu'au moment où elle rejetait, avec un superbe dédain, I'alliance d'un des conquérants de sa malheureuse patrie. - Calmez-vous, Blanche, reprit de Locheill : j'admire votre patriotisme; j'apprécie vos sentiments exaltés de délicatesse, quoique bien injustes envers moi, envers moi votre ami d'enfance. Il vous est impossible de croire qu'un Cameron of Locheill pût offenser une noble demoiselle quelconque, encore moins la soeur de Jules d'Haberville, la fille de son bienfaiteur. Vous savez, Blanche, que je n'agis jamais sans réflexion : toute votre famille m'appelait jadis le grave philosophe et m'accordait un jugement sain. Que vous eussiez rejeté avec indignation la main d'un Anglo-Saxon, aussi peu de temps après la conquête, aurait peut-être été naturel à une d'Haberville; mais moi, Blanche, vous savez que je vous aime depuis longtemps, vous ne pouvez l'ignorer malgré mon silence. Le jeune homme pauvre et proscrit aurait cru manquer à tous sentiments honorables en déclarant son amour à la fille de son riche bienfaiteur. Est-ce parce que je suis riche maintenant, continua de Locheill, est-ce parce que le sort des armes nous a fait sortir victorieux de la lutte terrible que nous avons soutenue contre vos compatriotes; est-ce parce que la fatalité m'a fait un instrument involontaire de destruction, que je dois refouler à jamais dans mon cœur un des plus nobles sentiments de la nature, et m'avouer vaincu sans même faire un effort pour obtenir celle que j'ai aimée constamment? Oh! non, Blanche vous ne le pensez pas, vous avez parlé sans réflexion; vous regrettez déjà les paroles cruelles qui vous sont échappées et qui ne pouvaient s'adresser à votre ancien ami. Parlez, Blanche, et dites, que vous les désavouez; que vous n'êtes pas insensible à mes sentiments que vous connaissez depuis longtemps. - Je serai franche avec vous, Arché, répliqua Blanche, candide comme une paysanne qui n'a étudié ni ses sentiments, ni ses réponses dans les livres, comme une campagnarde qui ignore les convenances d'une société qu'elle ne fréquente plus depuis longtemps, et qui ne peuvent lui imposer une réserve de convention, et je vous parlerai le coeur sur les lèvres. Vous aviez tout, de Locheill, tout ce qui peut captiver une jeune fille de quinze ans : naissance illustre, esprit, beauté, force athlétique, sentiments généreux et élevés : que fallait-il de plus pour fasciner une jeune personne enthousiaste et sensible? Aussi, Arché, si le jeune homme pauvre et proscrit eût demandé ma main à mes parents, qu'ils vous l'eussent accordée, j'aurais été fière et heureuse de leur obéir; mais, capitaine Achibald Cameron de Locheill, il y a maintenant entre nous un gouffre que je ne franchirai jamais. (Les Anciens Canadiens, 1863) Questions
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