Louis Fréchette (1839-1908) est né à Lévis. Il
a été avocat, journaliste, fonctionnaire et député fédéral (74-78). Poète romantique, très influencé par Victor Hugo (il lui emprunte
l'exaltation des faits d'armes), il écrit plusieurs recueil de poésie, mais on retient surtout
La
Légende d'un peuple (1887). «Il entend doter ses compatriotes d'une sorte d'épopée
qui exaltera leur patriotisme en faisant revivre les nobles gestes et les hautes figures
de notre passé.» (Duhamel, 1967, p. 21)
En 1870, Fréchette fait un voyage en Louisiane. En 1873,
le deux centième anniversaire de la découverte du Mississipi par Louis
Jolliet lui inspire ce poème. Nous présentons ici la version publiée en 1879 dans Les Fleurs
boréales. Dans ce poème, Fréchette évoque la découverte du fleuve Mississipi (mot
d'origine indienne qui signifie «père des eaux») par Jolliet en 1673. Accompagné du père Marquette,
il avait descendu le Meschacébé (autre nom indien du grand
fleuve) jusqu'au Missouri. Cavelier de La Salle, en 1682, poursuivra l'aventure jusqu'au
golfe du Mexique.
Le grand fleuve dormait couché dans la savane.
Dans les lointains brumeux passaient en caravane
Des farouches troupeaux d'élans et de bisons.
Drapé dans les rayons de l'aube matinale,
Le désert déployait sa splendeur virginale
Sur d'insondables horizons.
Juin brillait. Sur les eaux, dans l'herbe des pelouses
Sur les sommets, au fond des profondeurs jalouses,
L'été fécond chantait ses sauvages amours.
Du Sud à l'Aquilon, du Couchant à l'Aurore,
Toute l'immensité semblait garder encore
La majesté des premiers jours.
Travail mystérieux! les rochers aux fronts chauves
Les pampas, les bayous, les bois, les antres fauves,
Tout semblait tressaillir sous un souffle effréné;
On sentait palpiter les solitudes mornes,
Comme au jour où vibra, dans l'espace sans bornes,
L'hymne du monde nouveau-né.
L'inconnu trônait dans sa splendeur première.
Splendide, et tacheté d'ombres et de lumière,
Comme un reptile immense au soleil engourdi,
Le vieux Meschacébé, vierge encore de servage,
Déployait ses anneaux de rivage en rivage
Jusques aux golfes du Midi.
Écharpe de Titan sur le globe enroulée,
Le grand fleuve épanchait sa nappe immaculée
Des régions de l'Ourse aux plages d'Orion,
Baignant la steppe aride et les bosquets d'orange,
Et mariant ainsi dans un hymen étrange
L'Équateur au Septentrion.
Fier de sa liberté, fier de ses flots sans nombre,
Fier de ses grands bois mouvants qui lui versent leur ombre,
Le Roi-des-Eaux n'avaient encore, en aucun lieu
Où l'avait promené sa course vagabonde,
Déposé le tribut de sa vague profonde,
Que devant le soleil et Dieu!...
Jolliet! Jolliet! quel spectacle féerique
Dut frapper ton regard, quand ta nef historique
Bondit sur les flots d'or du grand fleuve inconnu
Quel sourire d'orgueil dut effleurer ta lèvre!
Quel éclair triomphant, à cet instant de fièvre,
Dut resplendir sur ton front nu!
Le voyez-vous, là-bas, debout comme un prophète,
L'œil tout illuminé d'audace satisfaite,
La main tendue au loin vers l'Occident bronzé,
Prendre possession de ce domaine immense
Au nom du Dieu vivant, au nom du roi de France,
Et du monde civilisé?
Puis, bercé par la houle, et bercé par ses rêves,
L'oreille ouverte aux bruits harmonieux des grèves,
Humant l'âcre parfum des grands bois odorants,
Rasant les îlots verts et les dunes d'opale,
De méandre en méandre, au fil de l'onde pâle,
Suivre le cours des flots errants!
À son aspect, du sein des flottantes ramures,
Montait comme un concert de chants et murmures;
Des vols d'oiseaux marins s'élevaient des roseaux,
Et, pour montrer la route à la pirogue frêle,
S'enfuyaient en avant, traînant leur ombre grêle
Devant le pli lumineux des eaux.
Et pendant qu'il allait voguant à la dérive,
On aurait dit qu'au loin les arbres de la rive,
En arceaux parfumés penchés sur son chemin,
Saluaient le héros dont l'énergique audace
Venait d'inscrire le nom de notre race
Aux fastes de l'esprit humain.
(Louis Fréchette, Les Fleurs boréales,
1880)