Alain Grandbois

Alain Grandbois est né à Saint-Casimir-de-Portneuf en 1900. Il devient avocat mais ne pratique pas. Il vit en Europe et voyage de par le monde de 1918 à 1939. Il rentre au pays et publie ses grandes œuvres poétiques : Les Îles de la nuit (1944), Rivages de l'homme (1948) et L'Étoile pourpre (1957) à l'Hexagone. Il avait remporté le prix David en 1941 pour un livre historique : Les Voyages de Marco Polo.


 Noces

Nous sommes debout
Debout et nus et droits
Coulant à pic tous les deux
Aux profondeurs marines
Sa longue chevelure flottant
Au-dessus de nos têtes
Comme des milliers de serpents frémissants
Nous sommes droits et debout
Liés par nos chevilles nos poignets
Liés par nos bouches confondues
Liés par nos flancs soudés
Scandant chaque battement du cœur

Nous plongeons nous plongeons à pic
Dans les abîmes de la mer
Franchissant chaque palier glauque
Lentement avec la plus grande régularité
Certains poissons déjà tournent
Dans un sillage d'or trouble
De longues algues se courbent
Sous le souffle invisible et vert
Des grandes annonciations

Nous nous enfonçons droits et purs
Dans l'ombre de la pénombre originelle
Des lueurs s'éteignent et jaillissent
Avec la plus grande rapidité
Des communications électriques
Crépitent comme des feux chinois autour de nous
Des secrets définitifs
Nous pénètrent insidieusement
Par ces blessures phosphorescentes
Notre plongée toujours défiant
Les lois des atmosphères
Notre plongée défiant
Le sang rouge du cœur vivant

Nous roulons nous roulons
Elle et moi seuls
Aux lourds songes de la mer
Comme des géants transparents
Sous la grande lueur éternelle

Des fleurs lunaires s'allongent
Gravissant autour de nous
Nous sommes tendus droits
Le pied pointant vers les fonds

Comme celui du plongeur renversé
Déchirant les aurores spectrales
L'absolu nous guette
Comme un loup dévorant

Parfois une proue de galère
Avec ses mâts fantômes de bras
Parfois de courts soleils pâles
Soudain déchirent les méduses
Nous plongeons au fond des âges
Nous plongeons au fond d'une mer incalculable
Forgeant rivant davantage
L'implacable destin de nos chaînes

Ah plus de ténèbres
Plus de ténèbres encore
Il y a trop de poulpes pourpres
Trop d'anémones trop crépusculaires
Laissons le jour infernal
Laissons les cycles de haine
Laissons les dieux du glaive
Les voiles d'en-haut sont perdues
Dans l'arrachement des étoiles
Avec les derniers sables
Des rivages désertés
Par les dieux décédés

Rigides et lisses comme deux morts
Ma chair inerte dans son flanc creux
Nos yeux clos comme pour toujours
Ses bras mes bras n'existent plus
Nous descendons comme un plomb
Aux prodigieuses cavernes de la mer
Nous atteindrons bientôt
Les couches d'ombre parfaite
Ah noir et total cristal
Prunelles éternelles
Vain frissonnement des jours
Signes de la terre au ciel
Nous plongeons à la mort du monde
Nous plongeons à la naissance du monde

(L'Étoile pourpre, 1957, p. 68-71)

 

L'HEXAGONE VU PAR GRANDBOIS

«Les poètes de ma génération ont «chanté» la solitude parce qu'ils ne trouvaient pas cette présence de l'autre, et cette sorte de fraternité que vous éprouvez maintenant. Nous étions seuls, durement seuls, et nous le sommes encore.

On ne nous permettait pas, il y a vingt ans, de prendre position en tant que poètes. On nous renvoyait tôt à nos rêveries, à nos songes, avec l'ineffable interdiction d'en publier les traductions, aussi fluides et insaisissables fussent-elles.

On manifeste aujourd'hui plus d'attention et de respect pour l'écrivain, l'artiste, à cause surtout des années inquiétantes que nous vivons.» (Interview publiée dans Guy Robert, Littérature du Québec, tome, p. 46)

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