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Miron le magnifique

Qui parmi nous ne connaît pas Gaston Miron ? Cet homme répandu comme une légende, animateur et agitateur de première force, dont le visage se confond presque avec le visage de notre société, lui qui semble afficher tout son être sur la place publique. Cet homme pourtant a ses replis et, comme chacun, ses contradictions qui le rendent inaccessible à lui-même. Lancé très tôt dans l'action, et la plus difficile, la politique, il écrit et à l'occasion publie des poèmes, mais surtout il parle, il gesticule, il se disperse aux quatre vents de la camaraderie, en des versions si nombreuses qu'on a finalement peine à dire qui il est. On s'arrête, on pense à lui, et l'on constate que Gaston Miron est un inconnu. [...]

Et ainsi en va-t-il pour le mythe, pour le personnage dont on s'étonne, on s'amuse, on s'agace, dont on profite, et qui, armé d'un cigare aux voltiges inquiétantes, généreux en tapes sur l'épaule, ignorant toute inhibition, nous renvoie une image démesurée de notre complexe de bâtardise, de notre désir de fierté. Tous ces Miron, et sans doute quelques autres que j'oublie, je les retrouve, tels quels et métamorphosés, dans une œuvre dont désormais nul souci extra-littéraire ne me fera sortir.

(Jacques Brault, Chemin faisant, p. 21)

Son œuvre se développe lentement et tarde à être publiée. Pour Miron, un poème n'est jamais terminé. L'Homme rapaillé compte trois grands cycles : «La Marche à l'amour» publiée une première fois dans Le Nouveau Journal en 1962; «La Vie agonique» publiée dans Liberté en 1963; «La Batèche» publiée en 1963. D'autres suites moins importantes s'ajoutent aux cycles majeurs: «L'Amour et le Militant», «Six courtepointes»... Une première version de l'oeuvre est publiée en 1970 par les Presses de l'Université de Montréal. L'oeuvre s'enrichira au fil des versions successives. Elle a remporté différents prix : Études françaises (1970), Duvernay (1978), Guillaume-Apollinaire (1981), Athanase-David (1983).

BIOGRAPHIE

Gaston Miron est né à Saint-Agathe-des-Monts en 1928. Son père est charpentier. Il étudie chez les frères qui lui enseignent les rudiments de la poésie. Il déménage à Montréal en 1947 et c'est le choc : la St-Catherine's street ne lui renvoie pas ses signes. Il poursuit des études en sciences sociales et exerce divers métiers. Il publie quelques poèmes dans les journaux. En 1953, il fonde avec quelques amis l'Hexagone. La même année, il est co-auteur du premier recueil de l'Hexagone : Deux sangs. Poète mais aussi militant, il participe à tous les combats et se permet même quelques incartades dans la politique de parti. Ses opinions de gauche lui vaudront d'être emprisonné pendant la Crise d'Octobre. Miron sera aussi un inlassable animateur de la vie littéraire : il participe à de multiples Rencontres d'écrivains, à la fondation des revues Liberté et Parti-pris, à la Nuit de la poésie... Il offre des récitals de poésie sur toutes les tribunes nationales et internationales. Il publie une première version de L'Homme rapaillé en 1970. En fait, presque toute sa vie d'écrivain, parsemée de recherches et de doutes, sera consacrée à la réécriture de ce recueil. Même les Courtepointes, publiées en 1975, seront intégrées aux versions ultérieures de L'Homme rapaillé. Son œuvre et ses nombreuses activités sociales et littéraires se poursuivront jusqu'à sa mort survenue en décembre 1996. Il sera le premier écrivain québécois à mériter des funérailles nationales.


MIRON VU PAR LUI-MÊME

NOTE D'UN HOMME D'ICI

Puisqu'il n'y a pas moyen d'y échapper, étant donné cette légende que je suis pour la petite "gang", étant donné ce malentendu, cette équivoque en moi et autour de moi, allons-y donc pour une "note" et au nom de tout ce que vous voudrez - ou de rien. Parce que je suis toujours au bord de la misère physiologique et mentale, qui voudra me croire, même de mes amis intimes, quand moi-même n'y comprends rien à Miron, quand moi-même, faute de prise sur le réel, suis incapable de saisir ce qui se passe. Et pourquoi cette pratique honnête de l'individu Miron par lui-même, et pourquoi dans le même temps ce détournement de fonds de lui-même par lui-même? Toute ma vie, et jusque dans mes motivations les moins avouables, j'ai essayé que cesse le jeu que je me joue et que je joue, afin que, si homme il y a, celui-ci devienne non plus spectateur et acteur, mais le lieu de la tragédie. Tout cela m'est apparu quand je n'avais encore que sept ans, alors qu'un de mes petits camarades me déchira le masque que je portais à l'occasion d'une mascarade de Mardi gras. Aujourd'hui, je m'échine à demander aux autres qu'ils m'aident à ne plus jouer. Finissons-en avec le Miron poète qui n'a rien produit, et qui ne veut rien produire à l'avenir. Mais voilà, mon cabotinage de dix ans de vie montréalaise m'est retourné. Comment n'a-t-on point vu, dans ces exhibitions dérisoires, l'énorme caricature que je me servais?

Le cabotinage fut la seule solution possible à mon mal; il faisait, par ailleurs, partie de mon plan, il était un moyen d'action. Hélas, il n'a fait qu'empirer les choses. Ce fut un échec. Ce fut aussi mon knock-out poétique. Là aussi l'image (la métaphore) était inventée, vue, et non pas vécue. Dans ces conditions, la poésie devenait, en mon for intérieur, une fuite, une voie d'évitement.

Je ne suis pas loin de croire que l'individu Miron est une maladie. (Si un psychanalyste veut m'entreprendre, à ses frais, risques et périls, qu'il communique avec moi.) Ce n'est pas le fait de mon cabotinage éhonté si je me trouve dans l'impossibilité de ne parler que de moi, pas plus qu'il n'est question d'égotisme. Il se trouve que, n'ayant jamais pu transcender ce que je suis, la pensée n'est jamais parvenue chez moi à émerger de ma matière physiologique et psychique. Le drame, le mal, la maladie, c'est qu'il n'y eut à aucun moment un effondrement de l'être. Celui-ci fut toujours présent aux niveaux les plus inférieurs de ses manifestations. Même privé de mes facultés intellectuelles, il était là, immanent et empirique, donnant ou recevant les coups. Je souffre donc d'une amnésie partielle ou intermittente de la pensée -- non de la mémoire, laquelle enregistre fidèlement, d'où l'atroce. Quand je m'essaie, comme tout le monde, à la logique du raisonnement, comme à la dialectique de la vie, de la poétique ou du dialogue avec autrui, il arrive à tout moment que le courant (électrique) vienne à me manquer. Ce sont les trous noirs de mon esprit (mon esprit, cette passoire), ce qui faisait dire à Gilles Leclerc, au cours d'une conversation où je titubais sur mes néants, que j'avais des taches solaires sur le cerveau. Je me rends bien compte, quand la lucidité réapparaît, que durant ces périodes il s'est passé du temps et des événements, intérieurs ou extérieurs, et que je ne suis plus de la même durée et du même réel que les autres, que l'interlocuteur du moment. (Et je ne parle pas de la difficulté, de l'impossibilité, en ces états quasi endémiques, d'accéder au mot, au verbe, à une articulation syntaxique qui est le fait d'une pensée distincte de sa matière sécrétoire et de ses instruments.)

Maintenant que vous avez votre note, maintenant que je suis fatigué et las de l'avoir écrite, et que j'en ai pour dix jours avant de m'en remettre, sachez que tout écrit de moi, autre que cette maudite note, qui paraîtrait dans ce cahier le sera contre mon gré. Si inconsistant que je sois. Malgré mes dénégations et mes revirements. Si agoniquement perpétuelle que soit ma pensée. (Si j'étais seul, s'il n'en dépendait que de moi seul, il en serait sans doute autrement.) Je veux encore ajouter: j'aime mieux mourir avec le plus grand nombre que de me sauver avec une petite élite, ou des élites qui ne seraient que qualitatives. Je le dis pour tous ceux qui ont la frousse constante de paraître béotiens.

Vendredi, 12 juin 1959,
3 h 15 p. m.-3 h 45 p. m.

(Texte paru dans Cahier pour un paysage à inventer no 1, Montréal, 1959)

L'OCTOBRE

L'homme de ce temps porte le visage de la Flagellation
et toi, Terre de Québec, Mère Courage
dans ta Longue Marche, tu es grosse
de nos rêves charbonneux douloureux
de l'innombrable épuisement des corps et des âmes

je suis né ton fils par en haut là-bas
dans les vieilles montagnes râpées du nord
j'ai mal et peine ô morsure de naissance
cependant qu'en mes bras ma jeunesse rougeoie

voici mes genoux que les hommes nous pardonnent
nous avons laissé humilier l'intelligence des pères
nous avons laissé la lumière du verbe s'avilir
jusqu'à la honte et au mépris de soi dans nos frères
nous n'avons pas su lier nos racines de souffrance
à la douleur universelle dans chaque homme ravalé

je vais rejoindre les brûlants compagnons
dont la lutte partage et rompt le pain du sort commun
dans les sables mouvants des détresses grégaires

nous te ferons, Terre de Québec
lit des résurrections
et des mille fulgurances de nos métamorphoses
de nos levains où lève le futur
de nos volontés sans concessions
les hommes entendront battre ton pouls dans l'histoire
c'est nous ondulant dans l'automne d'octobre
c'est le bruit roux de chevreuils dans la lumière
l'avenir dégagé
                          l'avenir engagé

(L'Homme rapaillé, p. 88)

HÉRITAGE DE LA TRISTESSE

Il est triste et pêle-mêle dans les étoiles tombées
livide, muet, nulle part et effaré, vaste fantôme
il est ce pays seul avec lui-même et neiges et rocs
un pays que jamais ne rejoint le soleil natal
en lui beau corps s'enfouit un sommeil désaltérant
pareil à l'eau dans la soif vacante des graviers

je le vois à la bride des hasards, des lendemains
il affleure dans les songes des hommes de peine
quand il respire en vagues de sous-bois et de fougères
quand il brûle en longs peupliers d'années et d'oubli
l'inutile chlorophylle de son amour sans destin
quand gît à son cœur de misaine un désir d'être

il attend, prostré, il ne sait plus quelle rédemption
parmi les paysages qui marchent en son immobilité
parmi ses haillons de silence aux iris de mourant
il a toujours ce sourire échoué du pauvre avenir
il est toujours à sabrer avec les pagaies de l'ombre
I'horizon devant lui recule en avalanches de promesses

démuni, il ne connaît qu'un espoir de terrain vague
qu'un froid de jonc parlant avec le froid de ses os
le malaise de la rouille, l'à-vif, les nerfs, le nu
dans son large dos pâle les coups de couteaux cuits
il vous regarde, exploité, du fond de ses carrières
et par à travers les tunnels de son absence, un jour
n'en pouvant plus y perd à jamais la mémoire d'homme

les vents qui changez les sorts de place la nuit
vents de rendez-vous, vents aux prunelles solaires
vents telluriques, vents de l'âme, vents universels
vents ameutez-le, et de vos bras de fleuve ensemble
enserrez son visage de peuple abîmé, redonnez-lui
la chaleur
                  et la profuse lumière des sillages d'hirondelles

(L'Homme rapaillé, p. 72)

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