
On peut faire partie des Poètes de l'Hexagone, sans avoir publié aux Éditions de l'Hexagone. Le tableau ne serait pas complet, si l'on passait sous silence certains poètes majeurs qui, par l'esprit, furent des poètes de l'Hexagone à part entière. D'ailleurs plusieurs d'entre eux seront publiés par la célèbre maison dans les années 1970-1980. On veut ici saluer Gatien Lapointe, Jacques Brault, Paul Chamberland et Michèle Lalonde.
ODE AU SAINT-LAURENT (Gatien Lapointe)
Dans ce long poème (493 vers), Gatien Lapointe chante la naissance d'un homme (la sienne), d'un poète et du pays. Le Saint-Laurent est le creuset de toute vie, mais aussi notre lien avec l'univers : c'est par lui que le monde nous parvient et que nous pouvons le rejoindre. En voici quelques extraits.
Ma langue est d'Amérique
Je suis né de ce paysage
J'ai pris souffle dans le limon du fleuve
Je suis la terre et je suis la parole
Le soleil se lève à la plante de mes pieds
Le soleil s'endort sous ma tête
Mes bras sont deux océans le long de mon corps
Le monde entier vient frapper à mes flancs[...]
Mais a-t-on vu de près l'homme de mon pays
A-t-on vu ces milliers de lacs et de montagnes
Qui s'avancent à pas de bêtes dans ses paumes
A-t-on vu aussi dans ses yeux ce grand désert
Ici chacun marche sur des échasses
Nous existons dans un geste instinctif
Naîtrons-nous dans une parole
Quelles marées nous amèneront aux rives du monde[...]
J'affirme un grand besoin d'être et d'aimer
Le bras en visière sur l'horizon
Je guette un très lointain secretUne longue vallée affleure en ma mémoire
Le soleil monte pas à pas vers mon enfance
Je reconnais un à un tous mes songes
Les Appalaches ferment leurs yeux sous la neige
Et l'Etchemin se met à rire dans les trèfles rouges
Là-haut près des Frontières
Veille une maison de terre et de bois
Je sais qu'un grand bonheur m'attend
Tout ce que j'ai appris me vient d'ici
Je retrouve ici mes premières imagesEt brille en mes doigts la première ville
Québec rose et gris au milieu du fleuve
Chaque route jette en toi un reflet du monde
Et chaque paquebot un écho de la mer
Tu tiens toute la mer dans ton bras recourbé
Une figure naît sur ton double profil
Une parole creuse son nid dans tes paumes
Je me rappelle un soir avoir vu la lumière
Ton coeur battait sur chaque frontC'est le fleuve qui revient d'océan chaque soir
Et c'est l'océan qui tremble dans chaque regard
C'est ici le plus beau paysage du monde
[...]Je prends pied sur une terre que j'aime
L'Amérique est ma langue ma patrie
Les visages d'ici sont le mien
Tout est plus loin chaque matin
Le flot du fleuve dessine une mer
J'avance face à l'horizon
Je reconnais ma maison à l'odeur des fleurs
Il fait clair et beau sur la terreNe fera-t-il jamais jour dans le coeur des hommes?
Gatien LAPOINTE, Ode au Saint-Laurent, Éd. du jour, 1961,
p. 65-90)
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SUITE FRATERNELLE (Jacques Brault)
Ce poème a été publié dans le recueil Mémoire. Il en constitue la partie centrale (plus de deux cents vers). Jacques Brault l'a écrit à la mémoire de son frère, Gilles, mort lors de la Deuxième Guerre mondiale. Il a mis vingt ans (1943-63) à le composer. Nous en présentons trois extraits, dont le début et la fin.
Je me souviens de toi Gilles mon frère oublié dans la terre de Sicile je me souviens d'un matin d'été à Montréal je suivais ton cercueil vide j'avais dix ans je ne savais pas encore
Ils disent que tu es mort pour l'Honneur ils disent et flattent leur bedaine flasque ils disent que tu es mort pour la Paix ils disent et sucent leur cigare long comme un fusil
Maintenant je sais que tu es mort avec une petite bête froide dans la gorge avec une sale peur aux tripes j'entends toujours tes vingt ans qui plient dans les herbes crissantes de juillet
Et nous nous demeurons pareils à nous-mêmes rauques comme la rengaine de nos misères
Nous
les bâtards sans nom
les déracinés d'aucune terre
les boutonneux sans âge
les demi-révoltés confortables
les clochards nantis
les tapettes de la grande tuerie
les entretenus de la Saint-Jean-Baptiste[...]
Emperlé des embruns de la peur tu grelottes en cette Amérique trop vaste comme un pensionnat comme un musée de bonnes intentions
Mais tu es nôtre tu es notre sang tu es la patrie et qu'importe l'usure des mots
Tu es beau mon pays tu es vrai avec ta chevelure de fougère et ce grand bras d'eau qui enlace la solitude des îles
Tu es sauvage et net de silex et de soleil
Tu sais mourir tout nu dans ton orgueil d'orignal roulé dans les poudreries aux longs cris de sorcières[...]
Tu n'es pas mort en vain Gilles et tu persistes en nos saisons
remueuses
Et nous aussi nous persistons comme le rire des vagues au fond
de chaque anse pleureuse[...]
Voici qu'un peuple apprend à se mettre debout
Debout et tourné vers la magie du pôle debout entre trois océans
Debout face aux chacals de l'histoire face aux pygmées de la peur
Un peuple aux genoux cagneux aux mains noueuses tant il a rampé dans la honte
Un peuple ivre de vents et de femmes s'essaie à sa nouveauté(Jacques BRAULT, Suite fraternelle, Déom, 1965, p. 47-53)
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FEMME QUOTIDIENNE (Paul Chamberland)
Le poème qui suit est tiré de Terre Québec (1964). Paul Chamberland décrit le lien entre le privé (ici, les rapports amoureux) et le social. Contrairement à d'autres poètes, pour lui, le pays s'incarne dans la ville, dans le quotidien des travailleurs d'usines plutôt que dans l'image de la nature.
l'Amérique bourdonne à la fenêtre et tu dors et notre enfant bouge en toi doucement
entre nous le matin la caresse d'un faon passe mais là la blessure du monde s'ouvrait
dans la rose où nous avons dormi
la parole entre nous lovée jusqu'au silence le oui et le non cueillis à tes dents repris à mes doigts
ô parfum de toi dans mon domaine foudroyé tes pas d'eau vive dans les sentes brûlées de ma soif
ensemble nous avons mal et ferveur et colère
ensemble nous refusons l'innocence d'où les hommes sont bannis
et tout est horizon à hauteur de la main à hauteur de la terre
la rose du matin traverse Montréal et s'effeuille inutilement au vacarme des rues
moi j'entends le marteau du blasphème rougir le ciel des hauts fourneaux des banques des églises des bordels
j'entends rugir l'homme acheté au prix de ses journées l'homme dépouillé nu au milieu de ses rêves désaffectés
ô l'homme déchiré qui trace de son sang le sillon de l'exil au milieu du monde enfin lourd de ses fruits(Paul CHAMBERLAND, Terre Québec, Déom, 1964, p. 62)
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SPEAK WHITE (Michelle Lalonde)
Speak White fut, sans doute, le poème plus récité au Québec. Michelle Lalonde déclencha l'euphorie des spectateurs lorsqu'elle le récita lors La Nuit de la poésie en 1968. Speak white, c'est le langage des Blancs face au Noirs, des Colonisateurs face aux Colonisés, des capitalistes face aux ouvriers...
Speak white
il est si beau de vous entendre
parler de Paradise Lost
ou du profil gracieux et anonyme qui tremble
dans les sonnets de Shakespeare
nous sommes un peuple inculte et bègue
mais ne sommes pas sourds au génie d'une langue
parlez avec l'accent de Milton et Byron et
Shelley et Keats
speak white
et pardonnez-nous de n'avoir pour réponse
que les chants rauques de nos ancêtres
et le chagrin de Nelligan
speak white
parlez de choses et d'autres
parlez-nous de la Grande Charte
ou du monument à Lincoln
du charme gris de la Tamise
de l'eau rose du Potomac
parlez-nous de vos traditions
nous sommes un peuple peu brillant
mais fort capable d'apprécier
toute l'importance des crumpets
ou du Boston Tea Party
mais quand vous really speak white
quand vous get down to brass tacks
pour parler du gracious living
et parler du standard de vie
et de la Grande Société
un peu plus fort alors speak white
haussez vos voix de contremaîtres
nous sommes un peu durs d'oreille
nous vivons trop près des machines
et n'entendons que notre souffle au-dessus des outils
speak white and loud
qu'on vous entende
de Saint-Henri à Saint-Domingue
oui quelle admirable langue
pour embaucher
donner des ordres
fixer l'heure de la mort à l'ouvrage
et de la pause qui rafraîchit
et ravigote le dollar
speak white
tell us that God is a great big shot
and that we're paid to trust him
speak white
parlez-nous production profits et pourcentages
speak white
c'est une langue riche
pour acheter
mais pour se vendre
mais pour se vendre à perte d'âme
mais pour se vendre(Michelle Lalonde, Speak White, 1974)
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