Morceaux choisisPour aller plus loin* * * |
UN LIBRAIRE DÉSABUSÉHervé Jodoin, personnage misanthrope et désabusé, trouve un emploi de libraire à Saint-Joachin. Il a tôt fait de découvrir que le patron, Léon Chicoine, vend des livres «en-dessous de la table», des livres mis à l'index par le clergé. Il accepte de collaborer avec Chicoine pour conserver son emploi. Un jour, un étudiant lui réclame L'essai sur les mœurs de Voltaire. Jodoin lui vend le livre. Le jeune étudiant se fait prendre et Monsieur le Curé rebondit à la librairie. Chicoine, pour éliminer les preuves, charge Jodoin d'écouler les livres interdits à Montréal. Jodoin acquiesce mais décide de garder les fruits de la vente. Dans l'extrait retenu, on découvre la personnalité de Jodoin.
Mais ceux que je peux difficilement supporter, ce sont les crampons qui s'imaginent que je suis là pour leur donner des renseignements, des consultations littéraires. Seule la pensée que je serai obligé de déménager si je les rudoie trop m'empêche de les foutre à la porte. «Que pensez-vous de tel auteur? Avez-vous lu tel livre? Ce roman contient-il assez d'amour? Croyez-vous que celui-ci soit plus intéressant que celui-là?» À ces dégoûtants questionneurs, malgré l'effort plutôt vigoureux que l'opération exige, je serais tenté de mettre mon pied au cul. Mais je ne peux m'y risquer. Je dois me contenter de leur passer les livres que je crois le moins susceptibles de les intéresser. Cela requiert de ma part une concentration d'esprit qui me fatigue, mais on n'a rien sans peine. En effet, je ne peux leur suggérer des titres sans avoir une idée de leurs goûts; et il me faut, pour cela, leur poser quelques questions. Je me console en me disant que mes efforts sont un gage de tranquillité pour l'avenir. De fait, rares sont ceux qui récidivent. Certains, il est vrai, reviennent à la charge quelques jours plus tard en déclarant qu'ils ont trouvé le livre ennuyeux. Je leur demande alors des précisions sur les parties qui leur ont paru particulièrement somnifères ou scandalisantes et je leur refile un second bouquin aussi semblable au premier que possible. Le plus tordant, c'est que cette méthode m'a permis d'écouler un tas de rossignols poussiéreux qui croupissaient sur les étagères depuis des années et que M. Chicoine m'en a félicité. C'est ce qu'on appelle faire d'une pierre deux coups. (Gérard BESSETTE, Le Libraire, Montréal, Cercle du livre de France, 1966, p. 34-36) (1re édition : 1960) Questions
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