Morceaux choisis

Hubert Aquin

Gérard Bessette

Marie-Claire Blais

Jacques Brault

Roch Carrier

Paul Chamberland

Marcel Dubé

Réjean Ducharme

Anne Hébert

Michelle Lalonde

Gatien Lapointe

Gaston Miron

Jacques Poulin

Michel Tremblay

Pour aller plus loin

L'avant-garde

Les anglophones

* * *

Début du chapitre

UN LIBRAIRE DÉSABUSÉ

Hervé Jodoin, personnage misanthrope et désabusé, trouve un emploi de libraire à Saint-Joachin. Il a tôt fait de découvrir que le patron, Léon Chicoine, vend des livres «en-dessous de la table», des livres mis à l'index par le clergé. Il accepte de collaborer avec Chicoine pour conserver son emploi. Un jour, un étudiant lui réclame L'essai sur les mœurs de Voltaire. Jodoin lui vend le livre. Le jeune étudiant se fait prendre et Monsieur le Curé rebondit à la librairie. Chicoine, pour éliminer les preuves, charge Jodoin d'écouler les livres interdits à Montréal. Jodoin acquiesce mais décide de garder les fruits de la vente. Dans l'extrait retenu, on découvre la personnalité de Jodoin.

De Léon Chicoine donc, je ne me plains pas, ou très peu. Les chalands, c'est une autre histoire. Tout d'abord, ils ont le tort d'être plusieurs, tandis que lui, le patron, est seul. De cela, en toute justice, il est difficile de blâmer les clients individuellement. Ça représente toutefois un désavantage initial insurmontable. Je serais pourtant prêt à passer l'éponge là-dessus. La preuve, c'est que certains clients ne me portent pas sur les nerfs. Quand ils savent ce qu'ils veulent et le disent tout de suite, je le leur donne, je prends leur argent, je le mets dans le tiroir-caisse, puis je me rassieds; ou bien je leur dis que nous ne l'avons pas. Là-dessus, rien à redire, même quand des bouquineurs traînassent le long des rayons, ouvrent et ferment tranquillement des livres pourvu qu'ils restent silencieux, je ne m'y oppose pas non plus. Je me contente de ne pas les regarder ce qui est facile grâce à une grande visière opaque que je me rabats sur le nez. Je me dis qu'ils finiront bien par fixer leur choix ou ficheront le camp sans m'adresser la parole.

Mais ceux que je peux difficilement supporter, ce sont les crampons qui s'imaginent que je suis là pour leur donner des renseignements, des consultations littéraires. Seule la pensée que je serai obligé de déménager si je les rudoie trop m'empêche de les foutre à la porte. «Que pensez-vous de tel auteur? Avez-vous lu tel livre? Ce roman contient-il assez d'amour? Croyez-vous que celui-ci soit plus intéressant que celui-là?» À ces dégoûtants questionneurs, malgré l'effort plutôt vigoureux que l'opération exige, je serais tenté de mettre mon pied au cul. Mais je ne peux m'y risquer. Je dois me contenter de leur passer les livres que je crois le moins susceptibles de les intéresser. Cela requiert de ma part une concentration d'esprit qui me fatigue, mais on n'a rien sans peine. En effet, je ne peux leur suggérer des titres sans avoir une idée de leurs goûts; et il me faut, pour cela, leur poser quelques questions. Je me console en me disant que mes efforts sont un gage de tranquillité pour l'avenir. De fait, rares sont ceux qui récidivent. Certains, il est vrai, reviennent à la charge quelques jours plus tard en déclarant qu'ils ont trouvé le livre ennuyeux. Je leur demande alors des précisions sur les parties qui leur ont paru particulièrement somnifères ou scandalisantes et je leur refile un second bouquin aussi semblable au premier que possible. Le plus tordant, c'est que cette méthode m'a permis d'écouler un tas de rossignols poussiéreux qui croupissaient sur les étagères depuis des années et que M. Chicoine m'en a félicité. C'est ce qu'on appelle faire d'une pierre deux coups.

(Gérard BESSETTE, Le Libraire, Montréal, Cercle du livre de France, 1966, p. 34-36) (1re édition : 1960)


Questions

  1. On dit de Jodoin qu'il est un anti-héros. Que faut-il entendre par cette expression?

  2. Comment s'exprime le cynisme de Jodoin?