Morceaux
choisis
Hubert Aquin
Gérard Bessette
Marie-Claire Blais
Jacques Brault
Roch Carrier
Paul Chamberland
Marcel Dubé
Réjean Ducharme
Anne Hébert
Michelle Lalonde
Gatien Lapointe
Gaston Miron
Jacques Poulin
Michel Tremblay
Pour aller plus loin
L'avant-garde
Les anglophones
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Début du chapitre |
L'ARRANGEMENT DES EINBERG
L'Avalée des avalés,
c'est Bérénice Einberg, une jeune fille au début de l'adolescence. Bérénice en veut aux adultes en
général ( «l'ère adulte, c'est «l'adultère» ), mais surtout à ses
parents qui la traitent comme un enfant. Elle a un frère, Christian, qu'elle adore, mais
qu'elle ne peut voir en raison des querelles des parents.
Mon père est juif, et ma mère
catholique. La famille marche mal, ne roule pas sur des roulettes, n'est pas une famille
dont le roulement est à billes. Quand ils se sont mariés, ils se sont mis d'accord sur
une sorte de division des enfants qu'ils allaient avoir. Ils ont même signé un contrat
à ce sujet, devant notaire et devant témoins. Je le sais : j'écoute par le trou de
la serrure quand ils se querellent. D'après leurs arrangements, le premier rejeton va aux
catholiques, le deuxième aux juifs, le troisième aux catholiques, le quatrième aux
juifs, et ainsi de suite jusqu'au trente et unième. Premier rejeton, Christian est à Mme
Einberg, et Mme Einberg l'emmène à la messe. Second et dernier rejeton, je
suis à M. Einberg, et M. Einberg m'emmène à la synagogue. Ils nous ont. Ils sont sûrs
qu'ils nous ont. Ils nous ont, ils nous gardent. Mme Einberg a Christian et
elle le garde. M. Einberg m'a et il me garde. J'ai mis du temps à comprendre ça. Ça n'a
pas l'air difficile à comprendre, mais, quand j'étais plus petite, je trouvais que ça
ne tenait pas debout, que c'était impossible que mes parents ne puissent pas s'aimer et
nous aimer comme je les aimais. M. Einberg voit d'un œil irrité son avoir jouer
avec l'avoir de Mme Einberg. Il est sur des charbons ardents quand Christian et
moi jouons ensemble. Il pense que Mme Einberg se sert de Christian pour mettre
le grappin sur moi, pour me séduire et Mme Einberg dit que je suis son enfant
au même titre que Christian, qu'une mère a besoin de tous les enfants qu'elle a eus,
qu'un petit garçon a besoin de sa petite sœur et qu'une petite fille a besoin de son
grand frère. Je fais semblant de jouer le jeu que M. Einberg prétend que Mme
Einberg joue. Ça fait enrager M. Einberg. Il tombe sur le dos de Mme Einberg.
Ils se querellent sans arrêt. Je les regarde faire en cachette. Je les
regarde se crier à la figure. Je les regarde se haïr, se haïr avec tout ce
qui peut y avoir de laid dans leurs yeux et dans leurs cœurs. Plus ils se
crient à la figure, plus ils se haïssent. Plus ils se haïssent, plus ils
souffrent. Après un quart d'heure, ils se haïssent tellement que je peux les
voir se tordre comme des vers dans le feu, que je peux sentir leurs dents
grincer et leurs tempes battre. J'aime ça. Parfois, ça me fait tellement
plaisir que je ne peux m'empêcher de rire. Haïssez-vous, bande de bouffons!
Faites-vous mal, que je vous voie souffrir un peu! Tordez-vous un peu que je
rie!
(Réjean DUCHARME, L'Avalée des avalés,
Paris, Gallimard, 1965, pages 9-10)
Questions
Ducharme aime jouer avec les mots et utilise l'ironie. Donnez
quelques exemples.
Quelle institution attaque-t-on dans cet extrait?
Que peut-on dire de Bérénice?
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