Morceaux choisisPour aller plus loin* * * |
LA TARTE AUX BISCUITS GRAHAMTeddy, un traducteur de bande dessinée, habite une île quasi déserte du Saint-Laurent avec son chat Matousalem. Seul son patron, qui est propriétaire de I'île, lui rend visite. Un jour, ce dernier décide que Teddy est malheureux et qu'il lui faut une compagne. Il installe Marie et sa chatte Moustache dans la seule autre maison de l'île. Depuis que la fille était là, il avait
l'impression que l'île était plus petite. Sur une île, on est plus sensible à la
présence des autres, songea-t-il. Ou peut-être que la présence des autres est plus
envahissante. Il chercha une phrase qui pouvait mieux traduire cette idée, puis il pensa
à Théo.
- Excuse-moi, dit-il à l'intention de son frère. - Arrête de faire le zouave et lis la recette comme du monde, répliqua-t-il. - Qu'est-ce qui te prend? - Tu me fais rire avec tes histoires de présence envahissante. Tu fais des belles phrases pour oublier que c'est une fille. As-tu remarqué ses yeux, pour commencer? As-tu déjà vu des yeux aussi beaux et aussi noirs dans toute ta carrière de traducteur? - Jamais... - Et as-tu remarqué le reste? - Comment veux-tu que je lise la recette comme du monde si tu passes ton temps à me parler de cette fille? se plaignit-il. Il est quatre heures et dix et as-tu vu ce qui est écrit sur la boîte? «Laisser refroidir à la température de la pièce trois heures avant de servir.» Sais-tu à quelle heure ça nous mène pour souper? Il se dit que la tarte aurait meilleur goût s'il la faisait cuire dans le four du poêle à bois. Il constata que la recette se divisait en trois parties : la croûte, la garniture et la meringue, et que le four devait être porté à une température de 375° Fahrenheit. Il mit un quartier de bois dans le poêle. Il y avait dans l'armoire trois bols à mélanger en pyrex. Il choisit le plus grand, qui était de couleur or, et, en se servant d'une tasse à mesurer, il versa dans le bol les ingrédients nécessaires à la préparation de la croûte : 1 1/4 tasse de chapelure Graham Il était en train de mélanger les ingrédients avec une fourchette lorsqu'il huma tout à coup une inquiétante odeur de Puss'n Boots. - Qu'est-ce que t'en penses, mon frère? demanda-t-il tout en regardant si la température du four commençait à monter. - J'en pense que tu ferais mieux de mettre un autre quartier de bois. - Fais pas l'innocent, Théo. Je parle de la fourchette des chats. - Une fourchette c'est une fourchette. J'ai rien vu de spécial. - D'habitude, je la passe à l'eau, mais... - Si t'as l'habitude de le faire, tu l'as sûrement fait. Je ne connais personne qui ait des habitudes plus régulières que toi! - Tu dis ça avec ironie? - Pas du tout. Continue de mélanger et arrête de te casser la tête. (Jacques POULIN, Les Grandes Marées, Montréal, Leméac, 1978, pages 40-42)Questions
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