Morceaux choisisPour aller plus loin* * * |
Les « Exotiques »
Pourtant, un groupe de jeunes poètes, Guy Delahaye (1888-1969), Paul Morin (1889-1963), René Dugas (1883-1947) et René Chopin (1885-1953), vont relever l’héritage de Nelligan et engager le combat contre les Terroiristes (on dit aussi les « régionalistes »). La plupart ont étudié en France, ont fréquenté des salons littéraires, et se sentent peu inspirés par la charrue, la hache, le goupillon et la feuille d'érable. On les a surnommés, par dérision, les « Exotistes ». Ils veulent que la littérature québécoise s’affranchisse du terreau canadien et se libère de toute obligation de devoir national. Ils pratiquent l’art pour l’art, cher aux Parnassiens : un poème vaut davantage par son style que par son inspiration. Ils vont même se donner une revue, Le Nigog (1918), qui ne survivra pas un an. Car il faut le dire, ils n’arriveront pas à s’imposer face aux « vieilles choses, vieilles gens » et autres « rapaillages » des années 1910-1930.
Paul Morin a publié Le Paon d'Émail (1911) et Poèmes de cendre et d’or (1922). Le Paon d'Émail provoqua bien des remous dans le petit monde littéraire et subit beaucoup de critiques. On admettait mal qu’un écrivain puisse trouver son inspiration en Orient. « Ce fut Paul Morin qui, chez nous, fut l’un des premiers prétextes à une petite guerre littéraire qui n’est peut-être pas encore terminée, celle des régionalistes et des exotiques, notre querelle des Anciens et des modernes. Le poète, le romancier canadien, doivent-ils tirer leur inspiration de la terre, de nos paysages et de nos gens? Parleront-ils plutôt de la France ou de l’Italie et de la Grèce? » (Berthelot Brunet)
René Chopin a publié
Le Coeur en
Exil (1913) et
Dominantes (1933). Tout comme Morin, son vers est
très finement ciselé, très parnassien. Par contre, son inspiration n’est
pas, à proprement parler, exotique : disons, avec Roger Duhamel, qu’il
s’agit davantage d’un « exotisme moral ».
Guy
Delahaye a publié
Les Phases. Tryptiques (1910) et
Mignonne allons voir si la rose... est sans épines
(1912). Sa poésie est très
moderne. Il mélange les genres, souvent la poésie et le théâtre, comme c'est
le cas dans «Pourquoi se laisser mourir tous ensemble?». Pour ce qui est du
contenu, ce poème n'est pas représentatif de Delahaye, mais il est
férocement anti-terroir et c'est pour cela que nous le reproduisons. « Pourquoi se laisser mourir tous ensemble ? »Intérieur de maison de campagne. Une femme y repose pour la première fois. Un Habitant comme il s'en rencontre chez certains poètes du terroir, mais pas ailleurs. Des fils " Tel père, tels fils ". Une fille " eadem ". Caillette, excellente personne. Le cochon, pas mal, non plus. (N'étaient les droits d'auteurs, cette mise à point pourraient annoter la pièce précédente.)Dans la grande pièce au décor nouveau Où reposait sa femme ensevelie, L'habitant pleurait, et dans son cerveau Trouble passait comme un vent de folie.A ses fils, avant qu'elle aille au tombeau, Il disait, montrant sa pauvre Julie : « On n'a jamais vu dans notre hameau D'épouse ou de mère plus accomplie.Hélas ! on peut bien avoir du chagrin De la perdre, mes enfants »... puis, soudain, D'une voix plus solennelle et qui tremble,A Madelon, la plus vieille : « Faudrait Soigner Caillette et le petit goret ; Pourquoi se laisser mourir tous ensemble? »(Mignonne allons voir si la rose, 1910 |