Morceaux choisis

Antoine Gérin-Lajoie

Claude-Henri Grignon

Germaine Guèvremont

Louis Hémon

Albert Laberge

Ringuet

Félix-Antoine Savard

Pour aller plus loin

Poètes du terroir

Poètes du terroir II

Poètes du terroir III

Arthur Buies

Edmond Massicotte

Les Exotiques

* * *

Début du chapitre

Les « Exotiques »

Si les «Exotiques» sont insérés dans ce chapitre qui traite du terroir, c'est qu'ils s'y sont opposés. Déjà, l’École littéraire de Montréal, dans ses premières années, avait essayé de briser le joug régionaliste en élargissant le champ d’inspiration et en adoptant les esthétiques parnassienne et symboliste. De tous ses membres, seul Émile Nelligan avait assez de génie pour exercer une influence durable sur notre littérature. Malheureusement il disparut trop vite et l’École littéraire de Montréal fut assez rapidement évincée par le terroir.

Pourtant, un groupe de jeunes poètes, Guy Delahaye (1888-1969), Paul Morin (1889-1963), René Dugas (1883-1947) et René Chopin (1885-1953), vont relever l’héritage de Nelligan et engager le combat contre les Terroiristes (on dit aussi les « régionalistes »). La plupart ont étudié en France, ont fréquenté des salons littéraires, et se sentent peu inspirés par la charrue, la hache, le goupillon et la feuille d'érable. On les a surnommés, par dérision, les « Exotistes ». Ils veulent que la littérature québécoise s’affranchisse du terreau canadien et se libère de toute obligation de devoir national. Ils pratiquent l’art pour l’art, cher aux Parnassiens : un poème vaut davantage par son style que par son inspiration. Ils vont même se donner une revue, Le Nigog (1918), qui ne survivra pas un an. Car il faut le dire, ils n’arriveront pas à s’imposer face aux « vieilles choses, vieilles gens » et autres « rapaillages » des années 1910-1930.


Marcel Dugas

Paul Morin

Guy Delahaye

René Chopin

Paul Morin a publié Le Paon d'Émail (1911) et Poèmes de cendre et d’or (1922). Le Paon d'Émail provoqua bien des remous dans le petit monde littéraire et subit beaucoup de critiques. On admettait mal qu’un écrivain puisse trouver son inspiration en Orient. « Ce fut Paul Morin qui, chez nous, fut l’un des premiers prétextes à une petite guerre littéraire qui n’est peut-être pas encore terminée, celle des régionalistes et des exotiques, notre querelle des Anciens et des modernes. Le poète, le romancier canadien, doivent-ils tirer leur inspiration de la terre, de nos paysages et de nos gens? Parleront-ils plutôt de la France ou de l’Italie et de la Grèce? » (Berthelot Brunet)

 Le paon royal

Quelque vieux jardinier, à l'âme orientale,
Donna le nom sonore et fier de paon royal
À l'œillet odorant, dont chaque lourd pétale
S'irise de velours, de flamme et de métal.

Or, je connais l'ardent et mauve héliotrope
Dont l'arôme gougueux fait défaillir les sens
Des chauds sérails d'Asie aux doux jardins d'Europe,
Les rosés de Mossoul et les jasmins persans,

Les soucis d'or, qu'avait à son front Orcavelle
La nuit qu'elle mourut d'entendre un rossignol,
L'écarlate aloès, que sur sa caravelle
Don Pizarre apporta vers le ciel espagnol,

Le lys tigré de vert qui croît dans Samarcande,
Le chrysanthème roux, l'hélianthe de feu,
L'hyacinthe étoilant les prés blonds de Hollande,
La tulipe de jaspe et l'hortensia bleu . . .

Moi j'aime surtout voir étinceler dans l'ombre
La coupe transparente en fragile cristal
Où fleurit, violent, voluptueux et sombre,
Sur sa tige d'émail, le pourpre paon royal.

  (Le Paon d’émail, 1911)
 

René Chopin a publié Le Coeur en Exil (1913) et Dominantes (1933). Tout comme Morin, son vers est très finement ciselé, très parnassien. Par contre, son inspiration n’est pas, à proprement parler, exotique : disons, avec Roger Duhamel, qu’il s’agit davantage d’un « exotisme moral ».
 

 L'après-midi couleur de miel  et fin d'automne

 L’après-midi couleur de miel et fin d'automne
 Dorlote mon amour à l'heure du couchant
 Que la Parque mauvaise à lui seul abandonne.

 Derrière la forêt le Soleil qui descend
 Couvre de sa rougeur le mont qu'il illumine
 Et crève brusquement comme une outre de sang.

 Une senteur d'amande et de chaude praline
 Monte de l'herbe humide et des chaumes coupés;
 Mon âme, ne sois plus le pré où il bruine.

 Par les champs dépouillés et de brumes crêpés
 Le long cri pluvieux d'un train vers l'aventure
 De tristesse un peu plus me laisse enveloppé.

 Ma tendre rêverie épouse la nature
 Sous la caresse d'or de ce jour automnal
 Qui vient lui conférer sa grave ligne pure.

 Va, mon sage Regret, vers le soir amical
 En respirer l'odeur d'amande et de praline,
 Souvenir adouci du riche été floral.

 Mais si tu vois, là-bas, sur la haute colline
 Le Soleil résigné qui rougeoie et descend,
 Sache que c'est mon cœur qui d'amour s'illumine

 Et crève brusquement comme une outre de sang.

 (Dominantes, 1933)