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UNE FEMME « DÉPAREILLÉE »...
Un Homme et son péché, c'est d'abord un roman de Claude-Henri Grignon (1894-1976) publié en 1933. L'action se déroule vers 1890, dans la région des Laurentides, au Nord de Montréal. Le roman raconte l'histoire de Séraphin Poudrier, un avaricieux qui fait des prêts usuraires aux «pauvres» colons, afin de leur ravir leurs «biens». Il met aussi en scène la trop bonne Donalda et Alexis Labranche, l'aventurier au grand cœur, père de huit enfants et cousin de Séraphin! (Pour des informations supplémentaires) Tous les samedis, vers les dix heures du matin, la femme à Séraphin Poudrier lavait le plancher de la cuisine, dans le bas côté. On pouvait la voir à genoux, pieds nus, vêtue d'une jupe de laine grise, d'une blouse usée jusqu'à la corde, la figure ruisselante de sueurs, où restaient collées des mèches de cheveux noirs. Elle frottait, la pauvre femme, elle raclait, apportant à cette besogne l'ardeur de ses vingt ans.
D'un geste vif, précis, elle répandait sur le plancher des poignées de sable blanc et, à l'aide d'un bouchon de paille ou de pesat qu'elle trempait dans un seau d'eau, elle frottait d'une main vigoureuse jusqu’à ce que le plancher devînt jaune comme de l'or. Depuis l'âge de dix ans que Donalda faisait ce travail, elle en connaissait bien le mécanisme peu compliqué, mais dur. Quand les reins commençaient de lui chauffer, elle se pliait de telle façon que la douleur disparaissait, ou si un genou lui faisait mal, elle le déplaçait un peu, éprouvant tout de suite une sensation de bien-être qui la reposait et qui redonnait à son corps et à son cœur une poussée verticale de sang et de courage. Comme toutes les choses qu'elle savait, Donalda avait appris à laver un plancher chez ses parents, à l'époque de la colonisation, au Lac-du-Caribou. Et c'était d'une valeur si considérable que le vieux garçon Séraphin Poudrier, dit le riche, l'avait tout de suite remarqué. Il lisait dans les gestes. Ses hautes qualités de paysan retors le poussaient à rechercher, dans la femme, la bête de travail beaucoup plus que la bête de plaisir. Comment aurait-il pu hésiter, puisqu'il posséderait les deux? Il connut Donalda enfant. Il la convoitait depuis le jour où il l’avait rencontrée dans un champ de fraises. Elle s’était assise près de lui et il avait été frappé par la blancheur de ses bras et par la fermeté de sa poitrine, si opulente pour son âge. Il se laissa d'abord entraîner par le fleuve de l'impureté dont il ne chercha jamais à découvrir la source. Puis, peu à peu, il se fit à l'idée qu'elle pourrait devenir sa femme. Quand la petite eut vingt ans, il l'épousa. Il en avait quarante. Les troubles de la chair qu'il combattait depuis tant d'années l'envahissaient maintenant ainsi qu'une crue prodigieuse de limon. Mais Séraphin ne se laissa point attendrir comme un fol, ni par le cœur, ni par les sens. Il se rendit compte avec une précision d'usurier que s'il se laissait aller à la passion de la chair, la petite Donalda Laloge finirait par lui coûter les yeux de la tête et lui mangerait jusqu'à la dernière terre du rang. Il lutta tant et si bien, de nuit et de jour, qu'il fit de sa femme moins qu'une servante: pas autre chose qu'une bête de somme. (Claude-Henri Grignon, Un homme et son péché, éditions du Vieux Chêne, 1941- Première publication : 1933) Questions
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