Morceaux choisisPour aller plus loin* * * |
D'UNE HORREUR À L'AUTREAlbert Laberge (1871-1960) publie La Scouine à compte d'auteur en 1918. Il en avait publié un chapitre en 1903 dans un journal et s'était fait condamner par le clergé. Son roman met en scène la famille Deschamps, de pauvres paysans qui peinent sur une terre peu productive. Loin de les glorifier, il les décrit comme des êtres ignares, qui gagnent péniblement leur vie en attendant la déchéance et la mort.
À quelque temps de là, la foudre tomba sur un pommier à côté de l'habitation des Deschamps et le fendit en deux. Une semaine plus tard, Charlot se cassa une jambe en tombant du toit du hangar qu'il était à réparer. La Scouine prétendit alors que c'était les blasphèmes du Taon qui avaient attiré les malédictions de Dieu sur la maison. Même le chien qui venait du mécréant devint suspect à ses yeux et elle résolut de s'en défaire. Son sort fut vite décidé. Un après-midi, elle le prit et alla le jeter dans un puits en arrière de la grange. Il plongea, puis revint à la surface et il se mit à nager, à nager désespérément. Il faisait le tour de cette cage qui devait être son tombeau, se frôlant contre les pierres de la maçonnerie, cherchant à s'accrocher à la paroi, tournant sans relâche dans le même cercle, la tête seulement hors de l'eau, et laissant entendre des jappements plaintifs. Peu à peu, le chien nagea moins rapidement. Il s'épuisait, mais il lançait toujours son petit jappement, un jappement plein d'effroi qui disait la peur de la mort et semblait être un appel désespéré. Et, dans la profondeur sombre du puits, ses yeux semblaient deux étoiles, ou deux cierges à la lumière vacillante. Pendant plus d'une heure, la voix du chien s'entendit terriblement angoissante, plus faible, plus lointaine, semblait-il, puis elle tut. Et les étoiles d'or s'éteignirent, glissèrent à l'abîme. Le corps s'enfonça dans l'eau. (Albert LABERGE, La Scouine, Les Quinze, 1981 - Première publication :1918) Questions
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