Morceaux choisis

Antoine Gérin-Lajoie

Claude-Henri Grignon

Germaine Guèvremont

Louis Hémon

Albert Laberge

Ringuet

Félix-Antoine Savard

Pour aller plus loin

Poètes du terroir

Poètes du terroir II

Poètes du terroir III

Arthur Buies

Edmond Massicotte

Les Exotiques

* * *

Début du chapitre

D'UNE HORREUR À L'AUTRE

Albert Laberge (1871-1960) publie La Scouine à compte d'auteur en 1918. Il en avait publié un chapitre en 1903 dans un journal et s'était fait condamner par le clergé. Son roman met en scène la famille Deschamps, de pauvres paysans qui peinent sur une terre peu productive. Loin de les glorifier, il les décrit comme des êtres ignares, qui gagnent péniblement leur vie en attendant la déchéance et la mort.

Au cours de ses tournées, le Taon s'était arrêté un soir chez les Deschamps. Il y avait soupé et passé la nuit. Comme il avait épuisé son maigre assortiment de marchandises et que son gousset était plutôt léger, il avait proposé à Charlot de lui donner son chien en paiement de son repas, de son gîte et d'un antique poêle en fonte qui depuis des années rouillait sous la remise. Vite, le marché avait été conclu. Seulement, lorsque le Taon avait voulu repartir au matin, son butin dans sa chancelante guimbarde, sa rosse n'avait pu avancer et s'était abattue après quelques vains efforts. Furieux, le Taon avait frappé la bête avec acharnement, comme pour lui reprocher l'avoine qu'elle n'avait pas mangée, lui cinglant les oreilles de grands coups de fouet. L'animal n'avait pu se relever, et sentant son impuissance à se remettre debout, les jambes trop lourdes, engourdies, déjà mortes, il avait tourné la tête de côté et subissait les horions comme il aurait essuyé une averse. Il ne bougeait plus. Seuls, ses sabots de derrière battaient spasmodiquement la boue. Et finalement, il avait expiré sous le bâton et les jurements. Mais le Taon ne s'était pas arrêté là. Dans sa rage, il s'était attaqué au cadavre de la pauvre haridelle, lui démolissant les côtes de ses lourdes bottes.

À quelque temps de là, la foudre tomba sur un pommier à côté de l'habitation des Deschamps et le fendit en deux. Une semaine plus tard, Charlot se cassa une jambe en tombant du toit du hangar qu'il était à réparer. La Scouine prétendit alors que c'était les blasphèmes du Taon qui avaient attiré les malédictions de Dieu sur la maison. Même le chien qui venait du mécréant devint suspect à ses yeux et elle résolut de s'en défaire. Son sort fut vite décidé.

Un après-midi, elle le prit et alla le jeter dans un puits en arrière de la grange. Il plongea, puis revint à la surface et il se mit à nager, à nager désespérément. Il faisait le tour de cette cage qui devait être son tombeau, se frôlant contre les pierres de la maçonnerie, cherchant à s'accrocher à la paroi, tournant sans relâche dans le même cercle, la tête seulement hors de l'eau, et laissant entendre des jappements plaintifs. Peu à peu, le chien nagea moins rapidement. Il s'épuisait, mais il lançait toujours son petit jappement, un jappement plein d'effroi qui disait la peur de la mort et semblait être un appel désespéré. Et, dans la profondeur sombre du puits, ses yeux semblaient deux étoiles, ou deux cierges à la lumière vacillante.

Pendant plus d'une heure, la voix du chien s'entendit terriblement angoissante, plus faible, plus lointaine, semblait-il, puis elle tut.

Et les étoiles d'or s'éteignirent, glissèrent à l'abîme.

Le corps s'enfonça dans l'eau.

(Albert LABERGE, La Scouine, Les Quinze, 1981 - Première publication :1918)


Questions

  1. En quoi la vision de la campagne que propose Laberge diffère-t-elle de celle des autres auteurs du terroir?