Morceaux choisis

Antoine Gérin-Lajoie

Claude-Henri Grignon

Germaine Guèvremont

Louis Hémon

Albert Laberge

Ringuet

Félix-Antoine Savard

Pour aller plus loin

Poètes du terroir

Poètes du terroir II

Poètes du terroir III

Arthur Buies

Edmond Massicotte

Les Exotiques

* * *

Début du chapitre


Joseph Lenoir

William Chapman

Pamphile Lemay

Nérée Beauchemin

Alfred Desrochers

Joseph Lenoir (1822-1861) «fut le poète le plus remarquable, parmi les précurseurs de Crémazie. L'œuvre qu'il a laissée, et qui a été recueillie plus tard en un volume intitulé Poèmes épars (1916) est peu considérable, mais elle témoigne d'un talent délicat. Mort à 38 ans, à Montréal, où il avait vécu, Lenoir n'a pu donner la mesure de ce talent». (Camille Roy, 1939, p. 42)

LES LABOUREURS

Ne méprisons jamais le sol qui nous vit naître,
Ni l’homme dont les bras pour notre seul bien-être
S’usent à force de labeurs.
Ni ses robustes fils ployés sur leurs faucilles,
Ni son modeste toit, ni le chant de ses filles,
Qui reviennent le soir avec les travailleurs.

Ils moissonnent pour nous, et les fruits de leurs peines,
Blonds épis, doux trésors des jaunissantes plaines,
Blanches et soyeuses toisons,
Larges troupeaux chassés de leurs oasis vertes,
Toutes ces choses-là par eux nous sont offertes,
Et c’est avec leur or que nous les leur payons.

Notre avenir est là! nos champs gardent le germe
D’hommes propres à tout, au cœur changeant ou ferme,
Prenant un bon ou mauvais pli:
Dirigeons vers le bien leur mâle intelligence,
Instruisons-les: savoir, c’est narguer l’indigence,
Et peut-être sauver un peuple de l’oubli.

Il n’est que ce moyen d’atteindre un long bien-être,
D’attacher à ce sol fécond qui les vit naître,
Les hommes aimant les labeurs;
De voir leurs nombreux fils ployés sur leurs faucilles,
Et d’entendre, le soir, le doux chant de leurs filles
Se mêler à celui des rudes travailleurs.

(Poèmes épars, 1916)


William Chapman (1850-1917) est né à Saint-François (Beauceville), il fut journaliste, libraire, puis traducteur au Sénat à Ottawa. C'est un poète mineur qui, en plus de la veine du terroir, a exploité les thèmes patriotiques.


Cette illustration a été réalisée par Edwin Holgate pour Vieilles choses Vieilles gens de Georges Bouchard. (Librairie Granger frères, Montréal, 1943)

LE LABOUREUR

Derrière deux grands bœufs ou deux lourds percherons,
L'homme marche courbé dans le pré solitaire,
Ses poignets musculeux rivés aux mancherons
De la charrue ouvrant le ventre de la terre.

Au pied d'un coteau vert noyé dans les rayons,
Les yeux toujours fixés sur la glèbe si chère,
Grisé du lourd parfum qu'exhale la jachère,
Avec calme et lenteur il trace ses sillons.

Et, rêveur, quelquefois il ébauche un sourire :
Son oreille déjà croit entendre bruire
Une mer d'épis d'or sous un soleil de feu;

Il s'imagine voir le blé gonfler sa grange;
Il songe que ses pas sont comptés par un ange,
Et que le laboureur collabore avec Dieu.

(Les Aspirations, 1904)

 


Pamphile Lemay (1837-1918) a consacré maints poèmes, des «sonnets rustiques» comme il les nomme, au travail de la terre. Ses plus belles réussites se trouvent dans Les Gouttelettes. «La poésie de Pamphile Lemay tire son charme de sa spontanéité. S'il n'est pas un artisan du vers très exigeant sur la facture, il lui arrive d'émouvoir par sa sincérité profonde.» (Duhamel, 1967, p. 24)

 


Illustration de Pierre Richard pour Les Gouttelettes de Pamphile Lemay, L'Action catholique, 1937.
AU LABOUREUR

Laisse au pâle ouvrier l’air impur de la rue;
Attelle tes bœufs lents ou tes lourds percherons;
Tiens d’une adroite main les rudes mancherons,
Et promène le soc dans l’herbe verte et drue.

La moisson de demain t’est sans doute apparue
Avec ses épis d’or pareils à des fleurons,
Ses bercements de vague et ses oiseaux larrons...
Le rêve des blés mûrs fait vibrer la charrue.

Qu’une brise embaumée assèche tes sueurs.
Quand tu fouilles le sol le coutre a des lueurs,
Et la charrue antique a l’air encore neuve.

Dieu laboure ton âme et sème les douleurs.
Quand l’automne viendra, si tu bénis l’épreuve,
La joie aura germé dans le sillon des pleurs.

(Les Épis, 1914)

 


Nérée Beauchemin (1850-1931)  chante «la terre, le clocher, la race : triple objet de la littérature régionaliste qui fleurit avec une abondance nouvelle au pays de Québec après 1900.» (Camille Roy, 1939, p. 67)

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Les Labours d'Horatio Walker (1858-1938) (MNBAQ)
Le Laboureur

Redonne tes bras à la Terre.
Que, par l’apport de tes travaux,
Elle accomplisse le mystère,
Le prodige des blés nouveaux.

Aux lointains conseils de l’Ancêtre,
Aux ordres clairs de ton pays,
Au commandement du grand Maître,
En bon serviteur, obéis.

Prépare la glèbe. Commence
La grande oeuvre où l’on voit s’unir
L’homme qui fournit la semence,
Et Celui qui vient la bénir.

Avant de pousser ta charrue,
Et pour prouver ce que tu crois,
Homme de Dieu, d’une main drue,
Fais un large signe de croix.

Et toi, grand Soleil des semailles,
Soleil, dans ton ascension,
Au rythme des bras qui travaillent,
Répands ta bénédiction!

La bénédiction sacrée
De toute peine et tout amour;
La bénédiction qui crée
Le pain joyeux de chaque jour;

La bénédiction profonde
De ces miraculeux rayons
Qui font pousser la moisson blonde,
À pleins guérets, à pleins sillons.

Afin que le champ de l’Ancêtre,
Pour toute gloire et tout honneur,
De Père en Fils, ne cesse d’être
Le plus beau jardin du Seigneur.

(Patrie intime, 1928)


Alfred Desrochers (1901-1978) «montrait un vrai talent. À l’ombre de l’Orford est souvent digne d’un bon écrivain. Le vers en est plein, si les sonorités un peu bruyantes étourdissent le lecteur amoureux d’intimités.» (Berthelot Brunet)



Illustration de Andrew Jackson (1882-1974) pour le recueil Our old Home, traduction de Chez nous d'Adjutor Rivard.

LE LABOUR

Le clair après-midi vers l'occident s'incline
Et l'ombre, au gré du vent, sous les arbres, s'ébat,
Cependant qu'éventrant la tourbe qu'il rabat,
Le coutre met à nu la gelée hyaline.

L'argile retournée, au bas de la colline,
Parmi le chaume étend ses nuances tabac,
Et la forêt, sur qui le jour vernal tomba,
Entremêle à ce brun des teintes de sanguine.

Une corneille, en tournoyant, descend parfois,
Qui vient d'apercevoir, dans les sillons étroits,
L'éclair d'un ver de terre auprès de l'herbe écrue;

Et quand le laboureur, là-bas, près d'un ormeau,
Fait retourner son attelage, la charrue
Émet un reflet bleu comme un col d'étourneau.

(À l'ombre de l'Orford, 1930)

 


Blanche Lamontagne (1889-1958) « a puisé dans ses souvenirs d'enfance comme dans la vision directe de la nature de sa petite patrie gaspésienne, toute la matière de ses chants. Ses poèmes réalistes, descriptifs, et qui montrent avec vérité les choses les plus humbles de la vie rustique, sont aussi pénétrés d'un idéalisme très sain, qui les anime, les anoblit, leur donne leur sens supérieur. Nos meilleures traditions religieuses soutiennent la pensée du poète et l'attachent à toute cette vie rurale de chez nous qui ne va pas sans la piété ancienne, fidèlement conservée. » (Camille ROY, 1939, p. 109)

LE SIGNE DE CROIX

 

Jadis, quand les anciens partaient pour les semailles,

Vêtus de leur « capot » « d'étoffe du pays »,

Et suivis de leurs bœufs dociles et soumis,

Dont l'attelage était formé de lourdes mailles,

 

Après avoir quitté leur étable et leur toit,

Au bord du champ, « parés » pour la besogne austère,

Avant de commencer à labourer la terre,

Ils esquissaient, sur eux, un grand signe de croix.

 

Et la joie émergeait au fond de leur pensée,

Par ce signe de croix qu'ils avaient fait sur eux;

II leur semblait qu'un bras secret poussait leurs bœufs,

Et leur souffrance était bénie et sanctifiée…

 

Et leurs bœufs, secouant leur col nerveux et roux,

Tiraient le soc d'acier dans le cœur de la plaine,

Et le bon paysan jetait la bonne graine,

Dans ce sol, où germait la moisson de chez nous...

 

Et, le soir, revenant s'asseoir près de leur femme,

Pour manger de ce pain, fruit vivant des coteaux,

Ils faisaient, chaque fois, du bout de leur couteau,

Un grand signe de croix, lentement, sur l'entame...

 

O fervents de jadis, ô croyants d'autrefois,

Doux « habitants », gardiens des plus sublimes gestes,

Vers vos mains, le Seigneur tendit ses mains célestes,

Et vous fûtes sauvés par le signe de croix !...

(Par nos champs et nos rives, 1917)