Morceaux choisisPour aller plus loin* * * |
EUCHARISTE, OGUINASE ET LUCINDALe roman raconte la vie d'Euchariste Moisan, à partir du moment où il acquiert sa terre jusqu'à ce qu'il la cède à son fils et s'exile à son corps défendant aux États-Unis. Dans cet extrait, Moisan est au sommet de sa fortune. Sa terre n'a jamais autant rapporté, quelques-uns de ses enfants (dont Oguinase) sont entrés en religion, bref tous l'envient. Pourtant, une fissure apparaît dans son petit monde trop parfait. Et cette fissure a le visage de sa fille, Lucinda.
Oguinase, lui, avait pris la seule avenue qui puisse élever quelqu'un au-dessus de la terre. Jusqu'à son ordination, chaque été, de brèves vacances l'avaient ramené pour quelques jours à la ferme. Et ces jours-là la maison tout entière prenait quelque chose de sacerdotal, un peu de cette atmosphère des presbytères où les femmes se sentent diminuées, comme le veut l'Église. Oguinase avait cette austérité des néophytes, lui qui allait recevoir plus qu'un second baptême : le sacrement magnifique qui l'exalterait, l'ennoblirait, le placerait au-dessus et en dehors de l'humanité. Son dernier séjour cependant, et par la faute de Lucinda, avait été malheureux et abrégé. Pour celle-ci, la jeunesse avait tenu les promesses de l'enfance. Elle avait grandi en joliesse mais sans ces calmes et doux yeux de brebis que l'on voit souvent aux filles de la terre, braves devant le travail et les maternités, mais craintives et timides devant l'étranger. Longtemps le zèle d'Oguinase avait espéré l'entraîner à la suite de Malvina, sa sœur aînée, qui depuis six ans bientôt portait la bure moniale des Franciscaines; Eva l'avait suivie sur cette route bienheureuse et douce. Ne connaissait-on pas des familles qui mouraient au monde pour refleurir tout entières à Dieu? Les Racicot, de Labernadie, avaient de leur sang deux prêtres, dont un missionnaire en Chine, et quatre religieuses. Mais ses efforts avaient été vains. Bien plus, il sentait que sur elle, comme autrefois sur Albert, il ne pouvait rien. Et il s'était mis à lui en vouloir de ce qu'elle le traitât simplement comme son frère. Pour comble, elle avait un jour annoncé son départ pour la ville où elle s'était d'abord placée chez le vieux Dr Demers, frère de l'ancien curé. Puis, après quelques mois, elle avait pris le chemin de la filature, comme tant d'autres. Et depuis, de temps à autre, rarement, de plus en plus rarement, elle venait passer un bout de dimanche chez ses parents. Au début, éblouie de ses douze dollars de gages, impressionnée de toucher à chaque paye plus d'argent liquide qu'elle n'en avait vu de sa vie, chaque mois elle prêtait quelques dollars à son père qui lui en donnait reconnaissance écrite, comme il se doit. Et quand sa soeur puînée, Orpha, avait besoin de quelque fanfreluche, c'est à Lucinda, à la ville, que l'on s'adressait; plus souvent qu'autrement, elle ne se faisait point rembourser, toute fière de pouvoir faire la magnifique. Mais elle avait rapidement changé, et désormais c'est elle qui demandait à son père des prêts sous les prétextes les plus extraordinaires. Depuis qu'elle était entrée à la filature, elle portait des robes de couleurs vives, se vêtait, comme une dame, de soie artificielle. Mais sous le fard, ses joues avaient pâli. (RINGUET, Trente arpents, Fides, 1957 - Première publication : 1938) Questions
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