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À la demande de François 1er, Jacques Cartier cherche la route des Indes (pour ses épices et ses richesses). À défaut des Indes, il espère garnir les coffres royaux : lors de son troisième voyage, il emplit les cales de ses navires de diamants et d'or (du moins c'est ce qu'il croit), lesquels se révèlent du quartz et de la pyrite de fer. Et sa «Neuve France» devient objet de moquerie : ne dit-on pas «faux comme diamants du Canada»? Malgré tout, Jacques Cartier laisse un héritage : il a pris contact avec les Amérindiens, il a découvert une voie de pénétration du continent, il a ouvert la voie au commerce des fourrures.
Samuel de Champlain et Jean Talon : un empire commercial
Samuel de Champlain, qu'on a surnommé le «père de la Nouvelle-France», fait beaucoup d'efforts pour développer la colonie. Il rêve de fonder un empire commercial. Il choisit un site à l'abri des attaques anglaises, soit Québec en 1608. Il entend exploiter toutes les ressources (pêcheries, bois, mine, fourrures, agriculture) de la Nouvelle-France au profit de la mère patrie. Il établit le premier lieu permanent (l'Habitation), fait venir des colons, des artisans et les communautés religieuses. Malgré ses vingt et une traversées pour vaincre l'apathie métropolitaine, ses projets n'obtiennent guère d'appui. À sa mort, en 1635, le Canada ne compte pas plus de 150 Français. Quelque trente ans plus tard, l'intendant Jean Talon, envoyé par Louis XIV et Richelieu (entre 1665-68 et 1670-72), reprend le rêve de Champlain. Sans doute, sous son intendance, la Nouvelle-France franchit un pas important (la population atteint 3215 h.), mais elle ne devient pas l'empire économique rêvé. Pour la France, la colonie ne doit pas concurrencer la métropole, tout au plus constitue-t-elle un réservoir de matières premières.
Les missionnaires, Maisonneuve et Jeanne-Mance : une colonie religieuse
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Au XVIe et XVIIe siècle, les luttes religieuses divisent profondément l'Europe, à commencer par la France. Réforme et contre-réforme se succèdent, les sectes se multiplient, même si le christianisme demeure la religion dominante. Autour de ces luttes religieuses, un certain prosélytisme se développe : il faut gagner le plus de fidèles à sa cause. Le Nouveau Monde devient un terrain de prédilection pour tous les missionnaires. Les Récollets, les Jésuites et les Ursulines sont les premiers à fouler le sol canadien, pour transmettre leur foi aux Indiens. Ainsi l'illuminée Marie de l'Incarnation serait venue parce que la Vierge Marie l'aurait exigé. Elle lui aurait montré en songe «un vaste et grand pays», puis se serait adressée à elle en ces mots : «C'est le Canada que je t'ai fait voir; il faut que tu y ailles pour faire une maison à Jésus et à Marie.»
Évangéliser les Indiens, les sédentariser et créer des communautés chrétiennes, voilà les motifs qui semblent avoir poussé Maisonneuve et Jeanne Mance à fonder Montréal (1642) : on s'installe loin de Québec, sur une île, on renonce au commerce des fourrures, bref on veut créer un vrai «nouveau monde», une véritable colonie religieuse. Le peu d'empressement des Indiens à embrasser la foi chrétienne et la destruction de la huronnie mettront à mal ces idéaux. La Nouvelle-France ne deviendra pas une colonie religieuse.
Les grandes compagnies : la traite des fourrures
La plupart des projets dont on a parlé, hérités de la Métropole, ont peu de
succès, entre autres parce qu'ils ne suscitent pas beaucoup d'intérêt sur le terrain
même. Sauf un qui n'a pas besoin de soutien, qui s'impose de lui-même, comme on l'a vu,
dès l'époque de Jacques Cartier : le commerce des fourrures. De grandes compagnies
en sont les promotrices. Les Indiens fournissent l'expertise et la main-d'œuvre; les
coureurs de bois assurent le lien entre les compagnies et les Indiens. Ainsi, on peut
glaner les pelleteries du Canada vers les tanneries européennes, comme l'exige la mode
grandissante du port des chapeaux (Qui dit chapeau dit feutre, dit peau de castor).
Jusqu'en 1665, la Nouvelle-France n'est tout au plus qu'un comptoir commercial administré
par des grandes compagnies. Durant tout le régime français et même au-delà, la traite
des fourrures demeure l'activité économique la plus importante. En 1700, un Canadien sur
deux participe ou a déjà participé à cette activité.
Le régime seigneurial : un mode de peuplement qui
favorise le rang
Pendant que les coureurs de bois
sillonnent de vastes contrées, le territoire se développe. Comment se réalise ce développement?
Plutôt que de se
regrouper autour de Montréal ou de Québec, la population a tendance à se disperser sur
le territoire : les villes et même les villages tardent à apparaître. Sous le régime
français, une bonne partie du Québec, surtout la plaine du Saint-Laurent, est découpée
en seigneuries. Celles-ci sont attribuées à un seigneur, lequel est chargé de recruter des colons (des censitaires) qui cultiveront des lopins de terre. Comme chaque habitant
désire avoir accès au fleuve, la seigneurie est découpée en bandes longues et
étroites. Quand toutes les terres bordant le fleuve sont occupées, on trace un second
rang. On ne peut habiter une seigneurie sans cultiver une terre. Voilà qui laisse bien
peu de place à l'apparition de villages (en 1760, le Québec ne compte qu'une vingtaine
de villages). Le rang devient le point de rassemblement des Canadiens sous le régime
français.
Comment tous ces projets ont-ils influencé les Canadiens? Quelles marques ont-ils laissées sur leur mentalité? En d'autres mots, quelles furent les idéologies dominantes à l'époque de la Nouvelle-France?
Les Français qui sont venus s'établir au Canada ont apporté avec eux leur savoir-faire, leurs traditions, leur organisation sociale, pour tout dire un mode de vie. Sur place, ils ont dû s'adapter au climat, aux grands espaces, au manque de ressources; ils ont subi l'influence des Amérindiens, ont adopté certaines de leurs coutumes. Ils ont pris possession du territoire, ils l'ont aménagé. Lentement, ils se sont transformés, ils sont devenus des Canadiens.
Comme on l'a vu, c'est la traite des fourrures et le mode de peuplement imposé par le régime seigneurial qui semblent avoir le plus fortement imprégné leur mentalité.
«Sa petite population étant disséminée sur un territoire immense, partagée entre la culture du sol et l'exploitation de la fourrure, la Nouvelle-France s'est scindée entre la vallée du Saint-Laurent et l'hinterland [le territoire des coureurs de bois] aux limites de plus en plus lointaines. Deux structures, deux mentalités en ont découlé. L'enracinement et la mobilité ont marqué la culture de traits antinomiques.» (DUMONT, p. 324)
Le coureur des bois : l'idéologie des nomades
S'il est une activité qui semble avoir galvanisé l'esprit de nos ancêtres,
c'est la traite des fourrures. Elle a influencé en profondeur la mentalité des premiers
habitants, en raison du mode de vie qui y est rattachée. Vivre avec les Indiens, comme
les Indiens, près de la nature, mener une vie aventureuse faite de débrouillardise,
parcourir d'immenses territoires loin des cadres rigides qui régentent la vie sociale,
être son propre maître (ce qui n'était pas si fréquent à l'époque), voilà ce qui
semble avoir enthousiasmé nos ancêtres. Le naturaliste finlandais, Pehr Kalm, qui visite
le Canada en 1749, décrit ainsi les Canadiens :
«Chose curieuse! Tandis que beaucoup de nations imitent les coutumes françaises, je remarque qu'ici, ce sont les Français qui, à maints égards, suivent les coutumes des Indiens, avec lesquels ils ont des rapports journaliers. Ils fument, dans des pipes indiennes, un tabac préparé à l'indienne et portent jarretières et ceintures comme les Indiens. Sur le sentier de guerre, ils imitent la circonspection des Indiens; de plus, ils leur empruntent leurs canots d'écorce et les conduisent à l'indienne; ils s'enveloppent les pieds avec des morceaux d'étoffes carrés au lieu de bas et ont adopté beaucoup d'autres façons indiennes.» (Pehr KALM)
Les coureurs de bois ont tellement aimé ce continent qu'ils l'ont parcouru en tout sens, de la Baie d'Hudson jusqu'en Louisiane, des Grands Lacs jusqu'aux Rocheuses. On aura beau les condamner, dénoncer leur vie de débauche, aucun pouvoir ne semble assez fort pour les forcer à renoncer à leur liberté. Il semble que cet état d'esprit (réticence sinon refus d'être assujetti à quelque pouvoir que ce soit) se soit répandu dans l'ensemble de la population. Denis Monière y voit même le trait dominant de la mentalité canadienne sous le régime français :
«En raison des conditions matérielles de vie : faible densité de la population, éloignement, coureurs des bois, contacts avec le mode de vie des Amérindiens, rapports étroits avec la nature, nécessité de l'adaptation et de l'innovation, ce qui caractérise surtout la mentalité et le système de valeurs des habitants de la Nouvelle-France, c'est l'individualisme, l'esprit d'indépendance et d'insubordination.» (MONIÈRE, p. 74-75)
On trouve, dans les écrits de l'époque, de multiples traces de ce comportement. Tous les pouvoirs (religieux, militaire, civil) se plaignent de l'insubordination des Canadiens. Les curés ont du mal à collecter la dîme, les militaires n'arrivent pas à leur enseigner l'art militaire (à l'instar des Indiens, ils pratiquent la guérilla plutôt que la bataille rangée), les pouvoirs civils doivent courir après les impôts, rappeler sans cesse l'obligation des corvées, les forcer à prendre épouse, à demeurer sur les terres qu'on leur a concédées. «Ils font de mauvais valets, c'est qu'ils ont le cœur trop haut.» (CHARLEVOIX)
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L'habitant : l'idéologie des sédentaires
L'autre grande influence, active sous les régimes français et anglais, a trait
au mode de peuplement du territoire. Au temps du régime français, des seigneuries se
succèdent de Montréal à Pointe-au-Père sur la rive sud et jusqu'à La Malbaie sur la
rive nord. Le Québec est un rang interminable. Il n'y a à peu
près pas de village. Les gens d'un même rang, souvent liés par des liens de parenté,
finissent par former des petites communautés.
«... en Nouvelle-France, se dessine très tôt un mode d'occupation du sol qui repose avant tout non pas sur une institution capable de lui donner une grande ampleur, mais sur une base étroitement localisée. Ce n'est pas la seigneurie, mais le rang qui est la structure fondamentale. Bandes allongées et orientées parallèlement au fleuve, le rang encourage les relations de parenté et de voisinage qui, en deçà des organisations plus officielles, confèrent au milieu rural son ancrage et son allure. » (DUMONT, p. 71)
La famille est au
cœur de l'organisation sociale de
ces petites communautés. Les familles sont nombreuses, tous les membres travaillent
d'arrache-pied sur la terre afin de faire «fructifier» le patrimoine qu'on transmettra
aux descendants. En dehors de la parenté, point de salut pourrait-on dire. Afin de
maintenir une cohésion sociale forte, ces petites communautés se donnent des règles
rigides, qui peuvent devenir étouffantes. Il faut faire honneur à la famille, ne jamais
poser un geste qui puisse lui porter ombrage.
«Tout concourt à faire du réseau familial l'assise du milieu rural et, pour longtemps, celle de la société à venir. La famille est le principal artisan de la socialisation, de la formation des attitudes et des ambitions. Elle commande au premier chef la division du travail, la répartition des statuts et des rôles. Tout cela est ordonné selon la priorité du patrimoine, selon sa transmission. Placer les enfants, tel est le suprême enjeu dans un cercle aussi étroit.» (DUMONT, p. 72-73)
Si le commerce des fourrures nous a légué le coureur de bois et sa mentalité de nomade, le peuplement du territoire a créé l'habitant, le sédentaire qui vit dans de petites communautés, «tricotées serrées», fermées à toutes influences extérieures. Bref, d'un côté l'aventure, de l'autre le repli dans le giron familial; d'un côté le refus des contraintes, de l'autre la solidarité communautaire; d'un côté parcourir tous les espaces, de l'autre se perpétuer dans le temps. D'un côté le nomade, de l'autre le sédentaire.
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