Les idéologies

 


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LA GRANDE NOIRCEUR

Le passage d'une idéologie à une autre apparaît rarement comme une coupure nette. Le plus souvent, l'ancienne idéologie continue de subsister pendant que la nouvelle s'impose. C'est exactement ce qui se passe au Québec entre 1930 et 1960. L'idéologie de conservation continue d'être l'idéologie dominante. Pourtant, des forces souterraines commencent à miner sa base. Pourquoi a-t-on surnommé cette période «la grande noirceur»? Les forces conservatrices n'étaient sans doute pas plus présentes durant cette période, mais le monde et la société québécoise avaient changé et celles-ci apparaissaient encore plus rétrogrades.

La situation économique

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Une soupe populaire à Montréal durant la Crise (ANC)
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Femme travaillant dans une usine d'armements (ANC)

Au début du siècle s'amorcent l'industrialisation et l'urbanisation du Québec. Ce ne sont pas les Canadiens français qui seront à l'origine de ce mouvement. Privés de structures capitalistes et dirigés par une élite anti-matérialiste, ils se contenteront du rôle de figurants. Les véritables acteurs de cette poussée économique, ce sont les Canadiens anglais et les Américains, attirés par les richesses naturelles dont regorge le Québec.

Une crise économique sans précédent salue l'arrivée des années trente. Chez les syndiqués, le taux de chômage grimpe de 7.7% à 26.4% en l'espace de trois ans. Un million et demi de Canadiens vivent du Secours direct. On considère que la moitié n'a pas d'emploi (Le Soleil, le 9 septembre 1982). Le salaire annuel moyen passe de 1042$ en 1929 à 777$ en 1933.

Par ailleurs, cette crise met en lumière la vulnérabilité des Canadiens français : le Québec est touché durement, car son économie repose sur l'exportation des matières premières vers les États-Unis. Une réflexion sociale s'ensuit. Certains commencent à dénoncer la mainmise du capital étranger (surtout américain) sur le Québec. «À l'heure actuelle, pour sauver leur avenir et leur culture, les Canadiens français auront besoin de conquérir en même temps leur liberté économique. Ils ne pourront devenir maîtres chez eux s'ils n'entreprennent de devenir entièrement maîtres de leur politique.» (Lionel Groulx) Pour contrer le chômage, le gouvernement investit dans les travaux publics et organise même des camps de travail. Par ailleurs, toujours fidèles à l'idéologie de conservation, plusieurs prétendent que seule une relance de l'agriculture (pour ce qui est de l'Abitibi-Témiscaminque, voir La Rivière solitaire de Marie Le Franc et L'Abattis de Félix-Antoine Savard) pourra venir à bout du marasme économique.

Avec la guerre, grâce aux usines d'armement, l'économie repart au galop (voir Bonheur d'occasion). Cette période (1945-60) sera particulièrement prospère pour les Canadiens français (le salaire moyen quadruple) dont plusieurs peuvent profiter des bienfaits de la société de consommation naissante. Pourtant, même si leur sort s'améliore, ils continuent d'être les valets et les porteurs d'eau des grandes compagnies étrangères. La commission Laurendeau-Dunton, au début des années soixante, va mettre en lumière cette infériorité économique : le revenu moyen d'un francophone est de 35% inférieur à celui d'un anglophone; au Canada, il arrive au 12e rang (juste devant les Italiens et les Indiens); dans les manufactures québécoises, 80% des hauts postes sont occupés par des anglophones. Les Canadiens français ne posséderaient pas plus de 10 à 15% des moyens de production.

Les forces conservatrices

SANS TRAVAIL
Mary Travers (la Bolduc), le 2 juillet 1932

Sans travail (extrait)

Depuis quelqu’temps, c’est effrayant, on se plaint du gouvernement
On nous promet plus d’beurre que d’pain, avec ça, on n’avance à rien
Nos députés sont assemblés afin de pouvoir discuter
Alors, au lieu de nous aider, ils ne font que se chamailler

Mais dans tout ça, les plus affreux, ce sont les chers p’tits malheureux
Pas d’argent pour les faire soigner, on finit par les enterrer.
(Turlutte...)

Après pour se réconcilier, ils s ‘en vont prendre un bon dîner
Tandis que nous, les travaillants, on s’serre la ceinture d’temps en temps
Quand on se plaint à ces messieurs, ils nous disent que ça va aller mieux
Que bientôt nous pourrons donner à nos enfants, du pain à manger

Quand on se présente pour travailler dans les usines et les chantiers
Les Canadiens sont délaissés, on n’engage que des étrangers
Parce qu’y’se donnent meilleur marché, ils nous empêchent de travailler
Alors un jour on comprendra que nous souffrons pour ces gens-là

Mais y’ont fini de nous bourrer de belles promesses, nos députés
Que ça va pas si mal que ça, moi, je vous dis qu’au Canada
On voit nos braves Canadiens, leurs pauvres enfants se meurent de faim
On en voit passer dans la rue, un pied chaussé pis l’autre nu

Le pauvre père pour ménager, d’la soupe aux pois, s’en va manger
Heureusement qu’au Canada, y’a des gens qui s’occupent de ça
Rentrant le soir fatigué d’chercher d’l’ouvrage toute la journée
À sa femme dit découragé : «Encore une fois, j’ai rien trouvé»

Le clergé contrôle la vie intellectuelle et sociale, secondé par les politiciens, dont Maurice Duplessis. Celui-ci va dominer la vie politique pendant trois décennies. Pourtant, le jugement de l'histoire est très sévère à son égard. «On peut dire que Duplessis représente l'archétype du Québec traditionnel et rural. Il illustre la peur du changement social, du processus d'industrialisation et d'urbanisation qu'ont les élites traditionnelles à la fois complices et victimes de la mainmise étrangère sur les richesses naturelles du Québec.» (MONIÈRE, p. 297) Pour Duplessis, un État doit d'abord et avant tout maintenir l'ordre. Son credo social est désarmant : l'état ne doit pas s'immiscer dans la vie des gens pour corriger des inégalités sociales («chacun fait sa chance»). De toute façon, les religieux et la divine Providence («Aide-toi et le ciel t'aidera!») veillent au grain. Relisons cette déclaration de Duplessis :

Nous sommes à un tournant de notre histoire et nous avons à faire face à des troubles sur le front industriel et religieux. On veut détruire la religion en s'attaquant à l'autorité légitimement constituée. Les deux autorités civile et religieuse doivent être également respectées parce qu'elles viennent de Dieu... Il ne peut y avoir d'ordre nouveau. L'ordre nouveau est un leurre. Les vérités éternelles ne changent pas. Ne vous laissez pas atteindre par la tuberculose et le cancer de la pensée... la province a besoin de stabilité économique, sociale et nationale. (Maurice DUPLESSIS, Le Devoir, le 14 juillet 1949) (Écouter des discours de Duplessis)

Son credo économique n'est guère plus sophistiqué : l'État doit favoriser les grandes entreprises qui vont fournir du travail aux Québécois. Certains vont l'accuser d'avoir vendu le Québec aux étrangers. Voilà aussi pourquoi il va réprimer les mouvements syndicaux : pour attirer les grands investisseurs, il faut projeter l'image d'un petit peuple docile.

Quant au clergé, il atteint le pinacle de son pouvoir dans les années cinquante. Le Québec compte alors 50 000 religieux qui dirigent les universités, les collèges classiques, la plupart des hôpitaux, les syndicats, les maisons d'édition, une multitude d'organismes paroissiaux... En outre, les autorités religieuses font plutôt «bon ménage» avec le gouvernement Duplessis qui «poursuit une politique de subsides discrétionnaires aux institutions d'enseignement et de bien-être et aux œuvres paroissiales en général». (HAMELIN, p. 480) Enfin, le clergé veille sur la moralité publique : «Les autorités religieuses lancent plusieurs croisades, comme les croisades de la pureté où l'on dénonce l'immodestie des vêtements ainsi que l'immoralité du cinéma et de la presse, la croisade contre l'alcoolisme et la croisade du rosaire.» (HAMELIN, p. 480)

Pierre Vadeboncoeur, dans La Ligne du risque, et Ernest Gagnon, dans L'Homme d'ici, ont analysé l'impact de tant d'années de grande noirceur :

C'est en quoi notre patriotisme traditionnel est ridicule : il se propose de perpétuer des avortons. On ne voit pas au nom de quoi un peuple d'enfants de chœur, dépourvu de grands projets, surveillé et anémié dans son esprit, inventeur de rien [...] devrait durer. (Pierre VADEBONCOEUR)

Pensée standardisée, idées toutes faites. D'un bout à l'autre du pays, et même chez nos intellectuels, une fois brisé le vernis des mots creux, l'idéal semble que tous pensent et disent la même chose, et autant que possible qu'ils l'expriment de la même façon. Passivité qui ignore les problèmes, qui n'affronte pas les obstacles mais les contourne ou les retranche. (Ernest GAGNON)

La contestation

Le tableau n'est pourtant pas complet. On aurait tort de penser qu'aucune voix ne s'est élevée, qu'aucune action n'a été entreprise pour changer le cours des choses. Ce sont surtout les intellectuels, les syndicalistes et les artistes qui font entendre leur mécontentement. On rejette le vieux nationalisme canadien-français (Survie = religion + passé + agriculture) que Duplessis endosse. Plus encore, on dénonce l'anti-modernisme, l'anti-intellectualisme, l'intégrisme, la censure qui règnent dans la «belle province». Avant la Seconde Guerre, la contestation sera isolée et aura peu d'impacts. Elle prendra de l'ampleur dans les années quarante et deviendra la règle dans les années cinquante.

Dès les années trente, dans la foulée de la crise économique, certaines tensions apparaissent. Devant cette faillite du système, on décèle une volonté de changement. En 1933, un nouveau parti politique dirigé par Paul Gouin, L'Action libérale nationale, prône un «programme de restauration sociale» (intervention de l'état, nouvelle politique ouvrière, meilleure répartition des richesses, justice sociale, combat contre les trusts...). Un groupe de jeunes, rassemblés sous la bannière de La Relève, prétendent qu'il faut d'abord changer les êtres (le spirituel) avant de révolutionner la société (voir  Saint-Denys Garneau). Un certain nombre de femmes, dont Thérèse Casgrain, luttent pour le droit de vote, droit auquel s'oppose le clergé. Mieux encore, la fronde vient du clergé lui-même : en 1938, le père Georges-Henri Lévesque crée un département de sciences sociales à l'Université Laval : les étudiants en sortiront avec un sens critique inconnu dans la société de l'époque. Lors de la Seconde Guerre, à cause de l'Occupation, beaucoup d'auteurs français sont édités ici. Apparaissent alors quelques maisons d'édition qui échappent au contrôle du clergé.


Duplessis, Mgr Charbonneau et la police

Quelques grèves violentes mettent à dure épreuve le gouvernement Duplessis et sa police. La plus célèbre aura lieu à Asbestos en 1949 : elle implique 5 000 travailleurs qui réclament une augmentation de salaire de 0.15$ et des mesures pour les protéger contre l'amiantose. La compagnie Canadian Johns-Mansville offre 0.05$ et rien de plus. La grève éclate. Les policiers provoquent les grévistes, la compagnie engage des briseurs de grève, une émeute et plusieurs arrestations s'ensuivent. Un certain Mgr Charbonneau (et une bonne partie du clergé) prendra parti pour les grévistes : «La classe ouvrière est victime d'une conspiration qui veut son écrasement et, quand il y a conspiration pour écraser la classe ouvrière, c'est le devoir de l'Église d'intervenir.» (Cité dans HAMELIN, p. 478). On ne lui pardonnera pas cette incartade. Mgr Charbonneau ira exercer son sacerdoce en Colombie-Britannique!

En 1950, Pierre Trudeau et Gérard Pelletier fondent Cité libre, revue qui s'attaque au cléricalisme, au conservatisme de notre société. En 1952, l'arrivée de la télévision de Radio-Canada sort les Québécois de leur isolement : pour un, René Lévesque, dans son émission Point de mire, traite des problèmes internationaux. En 1959, un groupe de jeunes issus de l'Hexagone fondent la revue Liberté : on y parle de liberté intellectuelle mais aussi de liberté politique.

Mais le coup le plus audacieux est porté par Paul-Émile Borduas, un professeur émérite de l'École du Meuble de Montréal et l'un des plus célèbres peintres québécois. En 1948, il publie un manifeste, Refus global (voir l'extrait ci-dessous), qui constitue une attaque en règle contre la société québécoise. Jamais n'avait-on employé un tel ton, jamais n'avait-on aussi ouvertement défié l'autorité en place. Il porte un jugement sans appel sur la culture (l'inculture) québécoise, attaque le clergé, l'enseignement, le nationalisme traditionnel... Borduas aussi sera invité à aller poursuivre sa carrière ailleurs, ce qui prouve que, malgré les attaques, les forces conservatrices contrôlent encore le Québec.

En résumé

Comme on le voit, il n'y a pas encore de mouvement concerté, mais plusieurs actions isolées. Il est clair que la révolte gronde, que le besoin de libération est en train de faire son nid, que les assises de l'idéologie de conservation sont ébranlées.

Au point de vue socio-économique, la période peut se diviser en deux parties :

De 1930 à 1945, les Québécois vivent une période difficile. La Crise frappe durement le Québec. C'est la guerre qui lui permettra de sortir de l'enlisement économique.

De 1945 à 1960, les Québécois assistent à une amélioration considérable de leurs conditions de vie. L'industrialisation et l'urbanisation de la société ne semblent plus vouloir s'arrêter. Tout bouge, sauf les institutions (services sociaux, éducatifs, de santé). Le climat socioculturel, sous l'égide de l'Église, est étouffant.


REFUS GLOBAL

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Paul-Émile Borduas (1905-1960) est l'un des plus grands peintres québécois. Il eut la chance d'étudier en France dans les années 1920 et de découvrir les surréalistes. Borduas deviendra le chef de file d'un mouvement pictural important dans le Québec des années quarante, l'automatisme : pour les automatistes, la peinture doit être spontanée et non figurative. Les artistes ont un rôle social à jouer, ils doivent libérer les esprits de toutes les contraintes qui les briment. Pour avoir écrit Refus global (il a eu 14 co-signataires), Borduas perdra son emploi de professeur. Il s'exilera à New York, puis à Paris, apparemment sans trop en souffrir.

« Rejetons de modestes familles canadiennes-françaises, ouvrières ou petites bourgeoises, de l'arrivée au pays à nos jours restées françaises et catholiques par résistance au vainqueur, par attachement arbitraire au passé, par plaisir et orgueil sentimental et autres nécessités.

Colonie précipitée dès 1760 dans les murs lisses de la peur, refuge habituel des vaincus : là une première fois abandonnée. L'élite reprend la mer ou se vend au plus fort. Elle ne manquera plus de le faire chaque fois qu'une occasion sera belle.

Un petit peuple serré de près aux soutanes restées les seules dépositaires de la foi, du savoir, de la vérité et de la richesse nationale. Tenu à l'écart de l'évolution universelle de la pensée pleine de risques et de dangers, éduqué sans mauvaise volonté, mais sans contrôle, dans le faux jugement des grands faits de l'histoire quand l'ignorance complète est impraticable.

Petit peuple issu d'une colonie janséniste, isolé, vaincu, sans défense contre l'invasion de toutes les congrégations de France et de Navarre, en mal de perpétuer en ces lieux bénis de la peur (c'est-le-commencement-de-la sagesse!) le prestige et les bénéfices du catholicisme malmené en Europe. Héritières de l'autorité papale, mécanique, sans réplique, grands maîtres des méthodes obscurantistes, nos maisons d'enseignement ont dès lors les moyens d'organiser en monopole le règne de la mémoire exploiteuse, de la raison immobile, de l'intention néfaste.

Petit peuple qui malgré tout se multiplie dans la générosité de la chair sinon dans celle de l'esprit, au nord de l'immense Amérique au corps sémillant de la jeunesse au cœur d'or, mais à la morale simiesque, envoûtée par le prestige annihilant du souvenir des chefs-d'œuvre d'Europe, dédaigneuses des authentiques créations de ses classes opprimées.

Notre destin sembla durement fixé. [...]

D'ici là notre devoir est simple.

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3 + 1 + 4 (1956) de Borduas (Musée des Beaux-Arts du Canada)

Rompre définitivement avec toutes les habitudes de la société, se désolidariser de son esprit utilitaire. Refus d'être sciemment en-dessous de nos possibilités psychiques. Refus de fermer les yeux sur les vices, les duperies perpétuées sous le couvert du savoir, du service rendu, de la reconnaissance due. Refus d'un cantonnement dans la seule bourgade plastique, place fortifiée mais trop facile d'évitement. Refus de se taire - faites de nous ce qu'il vous plaira mais vous devez nous entendre - refus de la gloire des honneurs (le premier consenti) : stigmates de la nuisance, de l'inconscience, de la servilité. Refus de servir, d'être utilisables pour de telles fins. Refus de toute INTENTION, arme néfaste de la RAISON. À bas tous les deux, au second rang!

Place à la magie! Place aux mystères objectifs!

Place à l'amour!

Place aux nécessités!

Au refus global nous opposons la responsabilité entière. [...]

Fini l'assassinat massif du présent et du futur à coup redoublé du passé.

Il suffit de dégager d'hier les nécessités d'aujourd'hui. Au meilleur demain ne sera que la conséquence imprévisible du présent.

Nous n'avons pas à nous en soucier avant qu'il ne soit. »

Sur Internet : Paul-Émile Borduas et Refus global                   


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