La littérature

 


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La littérature de la grande noirceur

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Étude pour Les Punaises de Sacristie (1957) de Jean Dallaire (Musée du centre de la Confédération) Dallaire se moque du petit monde clérical comme on le fera allégrement pendant la Révolution tranquille.

Au début des années 1930,  un vent de changement souffle sur le monde littéraire. Une littérature plus moderne, c'est-à-dire spiritualiste, urbaine, psychologique, et même parfois surréaliste, se met en place, lentement, difficilement, d'abord au pourtour de l’inextinguible terroir qui subsiste à travers les œuvres d’Alfred Desrochers, Claude-Henri Grignon, Félix-Antoine Savard, Ringuet et Germaine Guèvremont, puis en toute liberté.

 Les poètes de la solitude

L’écrivain majeur des années 1930, c’est Saint-Denys Garneau. Comme Nelligan, il surgit de nulle part, passe aussi vite qu’une étoile filante, une « étoile problématique » dans le petit monde frileux des années 1930. Saint-Denys Garneau nous a donné la poésie moderne : finie la rime, finis les vieux thèmes tant rabâchés par les poètes patriotiques et les poètes du terroir, finie la rhétorique grandiloquente. Il ne doit pour ainsi dire rien à ses prédécesseurs québécois, sauf peut-être à Jean-Aubert Loranger (1896-1942) et à ses Atmosphères (1921). Son inspiration, il l'a trouvée chez les poètes européens : Pierre Reverdy, Jules Supervielle, Paul Éluard, Paul Claudel et Ferdinand Ramuz. Les poèmes de Regards et Jeux dans l’espace (1937), «taillés à la pointe des os», témoignent d’une quête spirituelle exigeante, malgré leur grand dépouillement stylistique.  

FACTION
On a décidé de faire la nuit
Pour une petite étoile problématique
A-t-on le droit de faire la nuit
Nuit sur le monde et sur notre cœur
Pour une étincelle
Luira-t-elle
Dans le ciel immense désert

À Saint-Denys Garneau se joindront trois autres poètes majeurs : Alain Grandbois, Anne Hébert et Rina Lasnier. On les surnommera « Les poètes de la solitude ». «Les poètes de ma génération ont «chanté» la solitude parce qu'ils ne trouvaient pas cette réponse de l'autre et cette sorte de fraternité que vous éprouvez maintenant. Nous étions seuls, durement seuls, et nous le sommes encore. On ne nous permettait pas, il y a vingt ans, de prendre position en tant que poètes; on nous renvoyait à nos rêveries, à nos songes, avec l'inévitable interdiction d'en publier les traductions...» (Alain Grandbois en 1963)


 Saint-Denys Garneau


Anne Hébert


Alain Grandbois


Rina Lasnier

 «Jusqu'en 1940, les écrivains subirent le poids de l'idéologie de conservation qui condamnait systématiquement toute innovation culturelle située au-delà du système de valeurs en vigueur. La société ne voulait pas intégrer des valeurs nouvelles, et traduisait par ce refus une solitude autour des créateurs novateurs au sein de leur société. [...] L'analyse thématique des œuvres de ces poètes de la solitude fait surgir l'accusation qu'ils portent contre leur société, tenue responsable de leur isolement puisqu'elle refusait d'admettre, conformément à l'évolution de la vie, le changement de la mentalité collective canadienne-française. [...] Pour la première fois, des écrivains ont refusé d'être les représentants autorisés d'un climat d'opinion. [...] Aventuriers, ils supportent toutes les solitudes du monde et se frottent à l'incertitude du présent; ils ont le courage de prendre le risque de vivre son incertitude afin de tracer les premiers signes d'une modernité assumée. [...] Ces poètes ont instauré les conditions nécessaires à l'existence d'un milieu créateur favorable en dénonçant la stérilité de l'idéologie religieuse canadienne-française qui empêchait tout développement autonome de la littérature et en révélant la solitude morale et sociale qui était la leur.» (Axel MAUGEY, Poésie et Société au Québec (1937-1970), Québec, PUL, 1972, p. 81-85)

 La littérature urbaine

Lentement la campagne va cesser d’être la source d’inspiration des écrivains. Ainsi va apparaître une « littérature urbaine ». On l'appelle ainsi, non seulement parce qu'elle prend comme cadre le milieu urbain, mais surtout parce qu'elle en fait un objet d'études.

Déjà en 1914, Arsène Bessette avait écrit un roman urbain que les élites bien-pensantes avaient ignoré pour mieux l’étouffer. En effet, dans Le Débutant, l'essentiel de l'action se passe à Montréal, la ville est en partie décrite : le clivage entre l'est et l'ouest, la rue Sainte-Catherine. Et, bien entendu, le monde journalistique, qui est au cœur du roman, est un univers essentiellement urbain.



Au début des années 1930, deux poètes vont faire du milieu urbain un personnage central de leur œuvre. Ce sont Jean Narrache, dans Quand j'parl'tout seul, et Clément Marchand, dans Les Soirs rouges, (les premiers poèmes datent de 1930 même si le recueil ne fut publié qu’en 1947). Ce dernier va décrire la ville comme on ne l’avait jamais fait ici. Certes, le terroiriste et sa peur de la ville, antre du vice et de la débauche, n’est jamais bien loin dans l’œuvre du poète et nouvelliste Marchand. Pourtant, certains poèmes échappent à cette vision : ils nous font entrer dans Montréal, dans les usines, dans les quartiers ouvriers et même dans les tripots que fréquentent les prolétaires désabusés. 

Ainsi, en pleine crise économique, les ouvriers font une première apparition dans notre littérature et la vision est plutôt apocalyptique, comme en témoignent ces quelques strophes de « Prélude » :

Je vivrai de la vie amère des cités,
Où s'élaborent les nouvelles certitudes;
Je mêlerai ma voix au cri des multitudes
 Et je partagerai leur âpre anxiété.

Je connaîtrai la vie âpre de tes enfants,
O ville, car l'aspect de ta hideur m'attire
Et la grandeur monstrueuse de ton délire
Quand ton corps est tordu par les enfantements.

Je saurai le vertige ébloui de tes foules
Quand, la nuit, elles vont, secouant leurs désirs
Au pas des seuils où luit le masque des plaisirs,
Et comme ballottées par de profondes houles.

J'éprouverai la lassitude des travaux
Et les ferveurs et les espoirs des prolétaires
Et je dirai dans quelle exaltante atmosphère
S'édifie la maison des poètes nouveaux.

À des rouges pensers j'emploierai mon cerveau.
Je jetterai ma force au creuset des usines.
Mes muscles nourriront la rage des machines
Et mon être total grossira le faisceau

Des êtres éructés par un siècle en gésine.

(Les Soirs rouges, 1947)

En 1934, Jean-Charles Harvey, dans son roman Les Demi-Civilisés, lance une charge à fond contre les têtes dirigeantes de la société. L’action se passe à Québec, dans les cercles de la petite bourgeoisie : un groupe de jeunes fondent une revue d’avant-garde, mais se heurtent rapidement aux préjugés de l’époque. Harvey vise le clergé qui exploite le peuple mais aussi tous ces petits bourgeois, lâches et vénaux, qui préfèrent se taire par manque de courage. «Chez les êtres qui, au lieu de leur chapeau, ont accroché leur cerveau à une patère, et qui croient que la tête est un appendice non seulement inutile, mais nuisible, les attitudes ridicules ont le champ libre.» (Les Demi-Civilisés, Typo, p. 152) Par-dessus tout, Harvey, qui malheureusement pontifie plus souvent qu’autrement, dénonce l’anémie intellectuelle de cette société. Paradoxalement, seule la paysannerie est épargnée (« Elle est la base sur laquelle nous bâtissons sans cesse. » Les Demi-Civilisés, p. 179) et la ville demeure l'antre du vice. Le roman de Harvey sera mis à l’index.

La littérature urbaine trouvera ses maîtres dans les années 1940 : ce sont Roger Lemelin et Gabrielle Roy. Les « romanciers urbains » s’intéressent aux conditions de vie difficiles de la famille ouvrière. «Le roman de mœurs urbaines inspiré de la crise économique apparaît comme la grande nouveauté des années 1940, d'abord parce que le narrateur se situe maintenant à l'intérieur de la ville. [...] L'urbanisation sauvage des années 1920 n'étant pas accompagnée des mutations culturelles correspondantes, le nouveau citadin reste profondément attaché à son village natal et continue à faire partie du même réseau familial qui satisfait à lui seul tous ses besoins de relations humaines. La paroisse urbaine reconstitue en quelque sorte le village natal, et les structures qu'elle instaure reproduisent un pacte implicite avec la campagne. L'année liturgique avec ses grandes fêtes reproduit le temps cyclique de la nature marqué par les saisons, les lunaisons et les divers travaux de la terre. L'univers imaginaire du citadin des années 1930 dans l'Est de Montréal ne diffère pas sensiblement de celui des campagnards. Toutefois, le nouveau citadin, qu'il le veuille ou non, est confronté à une autre réalité qui le force à se définir de façon différente. Sans préparation technique, sans adaptation psychologique, sans relations de travail, il apparaît comme la victime toute désignée des fluctuations économiques.» (DOLQ, p. XlX)

Au théâtre, Gratien Gélinas (Ti-Coq) et Marcel Dubé (Zone, Florence, Un simple soldat) mettront aussi en scène le même contexte urbain.

 Le roman psychologique

Le personnage est au cœur du roman psychologique. Le romancier doit pénétrer son monde intérieur, analyser l’impact des événements sur sa conscience, décrire ses réflexions, ses émotions, ses désirs et ses craintes, ses espoirs et ses déceptions… Il dépeint une pensée en mouvement, une pensée qui se cherche, qui s’auto-analyse, qui avance et recule, qui se débat dans l’ombre, qui cherche sa propre lumière. Dans Ils posséderont la terre, Robert Charbonneau raconte l'histoire d'André et d'Edward, deux copains qui aiment la même femme. Tous les deux se cherchent, se débattent dans leurs contradictions, entre l'amour et l'amitié, entre le rêve et la vie réelle. Dans ce court exemple, c'est Edward qui jette un regard critique sur son passé.

«Edward s'était éveillé un matin avec l'impression plus forte que tous les raisonnements qu'il perdait sa jeunesse. « Je perds ma jeunesse », se dit-il. « Aucune force ne peut m'enlever cette idée. Elle commande toute ma vie. »
     Il songea que tous les efforts qu'il avait tentés depuis cinq ans ne visaient qu'à se prouver qu'il ne vivait pas en marge du monde. Il avait tenté de s'embarquer avec André pour l'Éthiopie, il avait fui au cloître, il avait... Partout, il n'avait abouti qu'à une triste faillite. Il demandait si peu, croyait-il, pour sacrifier sa jeunesse. Et il se jugeait durement de n'avoir pas trouvé l'idée ou l'homme capable de l'attacher.» (Robert Charbonneau, Ils posséderont la terre, Montréal, Fides, Bibliothèque canadienne-française, 1970, p. 113)

Le roman psychologique a son histoire au Québec. Première étape : en 1881, alors que fleurit la littérature patriotique, Laure Conan écrit Angéline de Montbrun. Notre premier roman psychologique n'aura pas de suites immédiates. Deuxième étape : l'éditeur Albert Lévesque, au début des années 1930, fait appel aux écrivains de la « jeune génération » afin d’alimenter une nouvelle collection qu’il vient de lancer : « Cette série a été inaugurée dans le dessein de modifier l'orientation de nos œuvres romanesques. Jusqu'ici nos écrivains semblaient limiter leur inspiration aux sources historiques et régionalistes, sinon apologétiques, voire romans à thèses nationales ou religieuses. En se confinant à ce genre, nos romans n'avaient guère la chance d'intéresser les étrangers ni même notre public cultivé. D'aucuns se demandaient s'il était interdit aux Canadiens français d'exploiter les richesses universelles du cœur humain, tout en s'inspirant des expériences, des mœurs et des tempéraments canadiens. » (Almanach de la langue française 1931, p. 257) Jovette Bernier (La Chair décevante, 1931), Rex Desmarchais (L'Initiatrice, 1932), Ubald Paquin (Le Paria, 1933) vont répondre à son appel. Dernière étape : Robert Charbonneau assure au roman psychologique une place prépondérante  dans le paysage littéraire à partir des années 1940. Son roman Ils posséderont la terre (1941) et son essai Connaissance du personnage (1944) entraîneront dans leur sillage plusieurs romanciers, plus ou moins tombés dans l'oubli aujourd'hui : André Giroux, Françoise Loranger, Robert Élie, André Langevin, Jean Filliatrault, Claire Martin, Adrienne Choquette... 

 

Le roman psychologique, à l'opposé du roman urbain, met en scène le Québécois plus instruit. Pourtant, le constat est un peu le même : tout comme l'ouvrier de la littérature urbaine, le professionnel du roman psychologique n'arrive pas à s'épanouir dans ce milieu fermé, étriqué, étouffant.  «Même si les héros n'appartiennent pas à la même classe sociale, ils souffrent du même mal, le manque d'identité. [...] Ce manque est attribuable à la situation politique. Le Québec se découvre, à l'intérieur de la confédération, comme un espace colonisé par une minorité anglaise [...] L'aliénation vient aussi de l'impossibilité d'assumer l'espace urbain [...] Tout le roman psychologique montre le Québécois nouvellement urbanisé [...] plus qu'agressé par la ville, profondément blessé dans sa sensibilité et dans son imagination. Voilà pourquoi, dans le monde du désir, il refuse de sortir du cercle familial pour s'enfermer dans une sorte d'autisme qui le coupe du monde réel.» (DOLQ, p. XXl-XXll)

 En résumé :

 

Personnage principal

Thèmes

Auteurs

La littérature urbaine

Ouvrier

L'exploitation de l'ouvrier
Les clivages sociaux
L'aliénation
L'inadaptation à la ville

Gabrielle Roy
Roger Lemelin
Gratien Gélinas
Marcel Dubé

Le roman psychologique

Professionnel

Le mal de vivre
L'incommunicabilité
La solitude
L'absurde
La recherche d'identité

Robert Charbonneau
André Giroux
André Langevin
Claire Martin
Robert Élie


Les poètes surréalistes

À la fin des années quarante, quelques poètes surréalistes («Dictée de la pensée, en l'absence de tout contrôle exercé par la raison, en dehors de toute préoccupation esthétique ou morale» André BRETON) exploreront les formes les plus modernes du langage poétique. Ce mouvement aura peu d'adeptes et passera quasi inaperçu. Roland Giguère (qui a collaboré avec Breton lors de ses séjours européens), Claude Gauvreau et Paul-Marie Lapointe en sont les principaux représentants.

Gris et Greige(JTonnancour)1970.jpg (9405 octets)
Pavane (1954) de Jean-Paul Riopelle (Musée des Beaux-Arts du Canada) Riopelle fait d'abord partie du groupe des automatistes dirigés par Borduas. Après Refus global (il est co-signataire), il émigre à Paris et découvre l'«action painting». Dans les années 1950, il sera l'un des peintres les plus en vue de la Ville-lumière.

Conclusion

Les principaux mouvements culturels des années 1930-1960 rejettent tous, de façon plus ou moins ouverte, la vision sociale de l'élite traditionnelle. Aucun ne va accepter que la littérature serve de véhicule à l'idéologie de conservation comme c'était le cas auparavant. Dans l'ensemble, on peut dire que la littérature est plutôt pessimiste. Rappelons que la société de l'époque laissait très peu de place aux artistes. Rappelons aussi qu'en France triomphaient le roman existentialiste et le théâtre de l'absurde.



Œuvres importantes liées à ces courants littéraires

1934 Jean-Charles Harvey Les Demi-civilisés roman
1937 Saint-Denys Garneau Regards et Jeux dans l'espace poésie
1941 Robert Charbonneau Ils posséderont la terre roman
1944 Alain Grandbois Les Îles de la nuit poésie
1944 Roger Lemelin Au pied de la pente douce roman
1945 Gabrielle Roy Bonheur d'occasion roman
1947 Clément Marchand Les Soirs rouges poésie
1948 Roger Lemelin Les Plouffe roman
1948 Paul-Marie Lapointe Le Vierge incendié poésie
1948 André Giroux Au-delà des visages roman
1948 Gratien Gélinas Tit-Coq théâtre
1950 Rina Lasnier Escales poésie
1950 Robert Élie La Fin des songes roman
1951 Roland Giguère Les Armes blanches poésie
1953 Marcel Dubé Zone théâtre
1953 Anne Hébert Le Tombeau des rois poésie
1953 André Langevin Poussière sur la ville roman
1955 Gabrielle Roy Rue Deschambault nouvelles
1958
 
Yves Thériault
 
Agaguk
 
roman
 


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