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Au début des années 1930, un vent de changement souffle sur le monde littéraire. Une littérature plus moderne, c'est-à-dire spiritualiste, urbaine, psychologique, et même parfois surréaliste, se met en place, lentement, difficilement, d'abord au pourtour de l’inextinguible terroir qui subsiste à travers les œuvres d’Alfred Desrochers, Claude-Henri Grignon, Félix-Antoine Savard, Ringuet et Germaine Guèvremont, puis en toute liberté. Les poètes de la solitudeL’écrivain majeur des années 1930, c’est Saint-Denys Garneau. Comme Nelligan, il surgit de nulle part, passe aussi vite qu’une étoile filante, une « étoile problématique » dans le petit monde frileux des années 1930. Saint-Denys Garneau nous a donné la poésie moderne : finie la rime, finis les vieux thèmes tant rabâchés par les poètes patriotiques et les poètes du terroir, finie la rhétorique grandiloquente. Il ne doit pour ainsi dire rien à ses prédécesseurs, sauf peut-être à Jean-Aubert Loranger (1896-1942) et à ses Atmosphères (1921). Les poèmes de Regards et Jeux dans l’espace (1937), «taillés à la pointe des os», témoignent d’une quête spirituelle exigeante, malgré leur grand dépouillement stylistique.
À Saint-Denys Garneau se joindront trois autres poètes majeurs : Alain Grandbois, Anne Hébert et Rina Lasnier. On les surnommera « Les poètes de la solitude ». «Les poètes de ma génération ont «chanté» la solitude parce qu'ils ne trouvaient pas cette réponse de l'autre et cette sorte de fraternité que vous éprouvez maintenant. Nous étions seuls, durement seuls, et nous le sommes encore. On ne nous permettait pas, il y a vingt ans, de prendre position en tant que poètes; on nous renvoyait à nos rêveries, à nos songes, avec l'inévitable interdiction d'en publier les traductions...» (Alain Grandbois en 1963)
«Jusqu'en 1940, les écrivains subirent le poids de l'idéologie de conservation qui condamnait systématiquement toute innovation culturelle située au-delà du système de valeurs en vigueur. La société ne voulait pas intégrer des valeurs nouvelles, et traduisait par ce refus une solitude autour des créateurs novateurs au sein de leur société. [...] L'analyse thématique des œuvres de ces poètes de la solitude fait surgir l'accusation qu'ils portent contre leur société, tenue responsable de leur isolement puisqu'elle refusait d'admettre, conformément à l'évolution de la vie, le changement de la mentalité collective canadienne-française. [...] Pour la première fois, des écrivains ont refusé d'être les représentants autorisés d'un climat d'opinion. [...] Aventuriers, ils supportent toutes les solitudes du monde et se frottent à l'incertitude du présent; ils ont le courage de prendre le risque de vivre son incertitude afin de tracer les premiers signes d'une modernité assumée. [...] Ces poètes ont instauré les conditions nécessaires à l'existence d'un milieu créateur favorable en dénonçant la stérilité de l'idéologie religieuse canadienne-française qui empêchait tout développement autonome de la littérature et en révélant la solitude morale et sociale qui était la leur.» (Axel MAUGEY, Poésie et Société au Québec (1937-1970), Québec, PUL, 1972, p. 81-85) La littérature urbaineLentement la campagne va cesser d’être la source d’inspiration des écrivains. Ainsi va apparaître une « littérature urbaine ». On l'appelle ainsi, non seulement parce qu'elle prend comme cadre le milieu urbain, mais surtout parce qu'elle en fait un objet d'études. Déjà en 1914, Arsène Bessette avait écrit un roman urbain que les élites bien-pensantes avaient ignoré pour mieux l’étouffer. En effet, dans Le Débutant, l'essentiel de l'action se passe à Montréal, la ville est en partie décrite : le clivage entre l'est et l'ouest, la rue Sainte-Catherine. Et, bien entendu, le monde journalistique, qui est au cœur du roman, est un univers essentiellement urbain.
Au début des années 1930, Clément Marchand, dans Les Soirs rouges, (les premiers poèmes datent de 1930 même si le recueil ne fut publié qu’en 1947) va décrire la ville comme on ne l’avait jamais fait ici. Certes, le terroiriste et sa peur de la ville, antre du vice et de la débauche, n’est jamais bien loin dans l’œuvre du poète et nouvelliste Marchand. Pourtant, certains poèmes échappent à cette vision : ils nous font entrer dans Montréal, dans les usines, dans les quartiers ouvriers et même dans les tripots que fréquentent les prolétaires désabusés. Ainsi, en pleine crise économique, les ouvriers font une première apparition dans notre littérature et la vision est plutôt apocalyptique, comme en témoignent ces quelques strophes de « Prélude » :
(Les Soirs rouges, 1947) En 1934, Jean-Charles Harvey, dans son roman Les Demi-Civilisés, lance une charge à fond contre les têtes dirigeantes de la société. L’action se passe à Québec, dans les cercles de la petite bourgeoisie : un groupe de jeunes fondent une revue d’avant-garde, mais se heurtent rapidement aux préjugés de l’époque. Harvey vise le clergé qui exploite le peuple mais aussi tous ces petits bourgeois, lâches et vénaux, qui préfèrent se taire par manque de courage. «Chez les êtres qui, au lieu de leur chapeau, ont accroché leur cerveau à une patère, et qui croient que la tête est un appendice non seulement inutile, mais nuisible, les attitudes ridicules ont le champ libre.» (Les Demi-Civilisés, Typo, p. 152) Par-dessus tout, Harvey, qui malheureusement pontifie plus souvent qu’autrement, dénonce l’anémie intellectuelle de cette société. Paradoxalement, seule la paysannerie est épargnée (« Elle est la base sur laquelle nous bâtissons sans cesse. » Les Demi-Civilisés, p. 179) et la ville demeure l'antre du vice. Le roman de Harvey sera mis à l’index. La littérature urbaine trouvera ses maîtres dans les années 1940 : ce sont Roger Lemelin et Gabrielle Roy. Les « romanciers urbains » s’intéressent aux conditions de vie difficiles de la famille ouvrière. «Le roman de mœurs urbaines inspiré de la crise économique apparaît comme la grande nouveauté des années 1940, d'abord parce que le narrateur se situe maintenant à l'intérieur de la ville. [...] L'urbanisation sauvage des années 1920 n'étant pas accompagnée des mutations culturelles correspondantes, le nouveau citadin reste profondément attaché à son village natal et continue à faire partie du même réseau familial qui satisfait à lui seul tous ses besoins de relations humaines. La paroisse urbaine reconstitue en quelque sorte le village natal, et les structures qu'elle instaure reproduisent un pacte implicite avec la campagne. L'année liturgique avec ses grandes fêtes reproduit le temps cyclique de la nature marqué par les saisons, les lunaisons et les divers travaux de la terre. L'univers imaginaire du citadin des années 1930 dans l'Est de Montréal ne diffère pas sensiblement de celui des campagnards. Toutefois, le nouveau citadin, qu'il le veuille ou non, est confronté à une autre réalité qui le force à se définir de façon différente. Sans préparation technique, sans adaptation psychologique, sans relations de travail, il apparaît comme la victime toute désignée des fluctuations économiques.» (DOLQ, p. XlX) Au théâtre, Gratien Gélinas (Ti-Coq) et Marcel Dubé (Zone, Florence, Un simple soldat) mettront aussi en scène le même contexte urbain. Le roman psychologiqueLe personnage est au cœur du roman psychologique. Le romancier doit pénétrer son monde intérieur, analyser l’impact des événements sur sa conscience, décrire ses réflexions, ses émotions, ses désirs et ses craintes, ses espoirs et ses déceptions… Il dépeint une pensée en mouvement, une pensée qui se cherche, qui s’auto-analyse, qui avance et recule, qui se débat dans l’ombre, qui cherche sa propre lumière. Dans Ils posséderont la terre, Robert Charbonneau raconte l'histoire d'André et d'Edward, deux copains qui aiment la même femme. Tous les deux se cherchent, se débattent dans leurs contradictions, entre l'amour et l'amitié, entre le rêve et la vie réelle. Dans ce court exemple, c'est Edward qui jette un regard critique sur son passé.
«Edward s'était éveillé un matin avec l'impression
plus forte que tous les raisonnements qu'il perdait sa jeunesse. « Je perds ma
jeunesse », se dit-il. « Aucune force ne peut m'enlever cette idée. Elle
commande toute ma vie. » Le roman psychologique a son histoire au Québec. Première étape : en 1881, alors que fleurit la littérature patriotique, Laure Conan écrit Angéline de Montbrun. Notre premier roman psychologique n'aura pas de suites immédiates. Deuxième étape : l'éditeur Albert Lévesque, au début des années 1930, fait appel aux écrivains de la « jeune génération » afin d’alimenter une nouvelle collection qu’il vient de lancer : « Cette série a été inaugurée dans le dessein de modifier l'orientation de nos œuvres romanesques. Jusqu'ici nos écrivains semblaient limiter leur inspiration aux sources historiques et régionalistes, sinon apologétiques, voire romans à thèses nationales ou religieuses. En se confinant à ce genre, nos romans n'avaient guère la chance d'intéresser les étrangers ni même notre public cultivé. D'aucuns se demandaient s'il était interdit aux Canadiens français d'exploiter les richesses universelles du cœur humain, tout en s'inspirant des expériences, des mœurs et des tempéraments canadiens. » (Almanach de la langue française 1931, p. 257) Jovette Bernier (La Chair décevante, 1931), Rex Desmarchais (L'Initiatrice, 1932), Ubald Paquin (Le Paria, 1933) vont répondre à son appel. Dernière étape : Robert Charbonneau assure au roman psychologique une place prépondérante dans le paysage littéraire à partir des années 1940. Son roman Ils posséderont la terre (1941) et son essai Connaissance du personnage (1944) entraîneront dans leur sillage plusieurs romanciers, plus ou moins tombés dans l'oubli aujourd'hui : André Giroux, Françoise Loranger, Robert Élie, André Langevin, Jean Filliatrault, Claire Martin, Adrienne Choquette...
Le roman psychologique, à l'opposé du roman urbain, met en scène le Québécois plus instruit. Pourtant, le constat est un peu le même : tout comme l'ouvrier de la littérature urbaine, le professionnel du roman psychologique n'arrive pas à s'épanouir dans ce milieu fermé, étriqué, étouffant. «Même si les héros n'appartiennent pas à la même classe sociale, ils souffrent du même mal, le manque d'identité. [...] Ce manque est attribuable à la situation politique. Le Québec se découvre, à l'intérieur de la confédération, comme un espace colonisé par une minorité anglaise [...] L'aliénation vient aussi de l'impossibilité d'assumer l'espace urbain [...] Tout le roman psychologique montre le Québécois nouvellement urbanisé [...] plus qu'agressé par la ville, profondément blessé dans sa sensibilité et dans son imagination. Voilà pourquoi, dans le monde du désir, il refuse de sortir du cercle familial pour s'enfermer dans une sorte d'autisme qui le coupe du monde réel.» (DOLQ, p. XXl-XXll) En résumé :
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Les principaux mouvements culturels des années 1930-1960 rejettent tous, de façon plus ou moins ouverte, la vision sociale de l'élite traditionnelle. Aucun ne va accepter que la littérature serve de véhicule à l'idéologie de conservation comme c'était le cas auparavant. Dans l'ensemble, on peut dire que la littérature est plutôt pessimiste. Rappelons que la société de l'époque laissait très peu de place aux artistes. Rappelons aussi qu'en France triomphaient le roman existentialiste et le théâtre de l'absurde.
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| 1934 | Jean-Charles Harvey | Les Demi-civilisés | roman |
| 1937 | Saint-Denys Garneau | Regards et Jeux dans l'espace | poésie |
| 1941 | Robert Charbonneau | Ils posséderont la terre | roman |
| 1942 | Anne Hébert | Les Songes en équilibre | poésie |
| 1944 | Alain Grandbois | Les Îles de la nuit | poésie |
| 1944 | Roger Lemelin | Au pied de la pente douce | roman |
| 1945 | Gabrielle Roy | Bonheur d'occasion | roman |
| 1947 | Clément Marchand | Les Soirs rouges | poésie |
| 1948 | Roger Lemelin | Les Plouffe | roman |
| 1948 | Paul-Marie Lapointe | Le Vierge incendié | poésie |
| 1948 | André Giroux | Au-delà des visages | roman |
| 1948 | Gratien Gélinas | Tit-Coq | théâtre |
| 1950 | Roland Giguère | Les Nuits abat-jour | poésie |
| 1950 | Robert Élie | La Fin des songes | roman |
| 1953 | Marcel Dubé | Zone | théâtre |
| 1953 | Anne Hébert | Le Tombeau des rois | poésie |
| 1953 | André Langevin | Poussière sur la ville | roman |
| 1955 | Gabrielle Roy | Rue Deschambault | nouvelles |
| 1956 | Rina Lasnier | Présence de l'absence | poésie |
| 1958 |
Yves Thériault |
Agaguk |
roman |
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