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À L'HEURE DU POSTMODERNISME

«L'éclectisme est le degré zéro de la culture générale contemporaine : on écoute du reggae, on regarde du western, on mange du McDonald à midi et de la cuisine locale le soir, on se parfume parisien à Tokyo, on s'habille rétro à Hong Kong, la connaissance est matière à jeux télévisés... l'heure est au relâchement.» (Jean-François LYOTARD, cité dans BOIVERT, p. 72)

LA MODERNITÉ

La modernité s’oppose à la tradition. C’est un mode de pensée qui stipule qu’il faut toujours aller de l’avant, rechercher de nouvelles idées, de nouvelles formes d’expression, bref innover. Ce qui sous-tend ce projet toujours inachevé, c’est que la société s’achemine vers un accomplissement final, chaque mode nouvelle constituant une amélioration qui repousse les limites humaines.

Dans le domaine des arts, la modernité apparaît en Europe à la fin du XlXe siècle. Baudelaire en aurait été le premier théoricien. «Ainsi il va, il court, il cherche. Que cherche-t-il? À coup sûr, cet homme tel que je l’ai dépeint, ce solitaire d’une imagination active [...] cherche quelque chose qu’on nous permettra d’appeler la modernité.»

Au Québec, le premier écrivain moderne, c’est  Saint-Denys Garneau (il préfère le lyrisme au terroir, le vers libre au vers rimé). Jusqu’aux années soixante, sauf quelques rares exceptions (dont quelques surréalistes), les oeuvres littéraires seront de facture assez traditionnelle. La modernité atteint véritablement le Québec dans les années soixante. Se retrouvent ici les courants qui inspirent l’avant-garde internationale : le nouveau roman, le théâtre happening (qui exige la participation des spectateurs), la contre-culture, le formalisme (faire de la littérature à partir de théories littéraires).

De plus en plus, la culture a tendance à s'universaliser. Et le Québec n'échappe pas au mouvement. Dorénavant, il évolue au même rythme que le reste de la société occidentale.

Depuis les années soixante, un courant semble se dessiner dans nos sociétés : le postmodernisme. Comme son nom l'indique, ce courant marque une rupture avec les différents courants qui se sont réclamés de la modernité (voir l'encadré) depuis le XlXe siècle.

Au départ, ce terme a désigné un style architectural dans lequel l'ancien se mariait au moderne. Depuis, on lui a donné beaucoup d'extension. On l'emploie aussi bien pour désigner un courant culturel qui serait apparu dans les années soixante et qui se prolongerait avec force dans les années quatre-vingt que pour décrire le mode de fonctionnement de la société contemporaine.

Le postmodernisme constitue une réaction contre cette idée que l'humanité est en constant progrès : notre monde ne s'achemine pas nécessairement vers une société plus évoluée (un accomplissement), le présent ne constitue pas nécessairement une amélioration sur le passé. Comme aucune «autorité» morale, spirituelle ou idéologique ne semble en mesure de rallier une majorité de citoyens, on a l'impression d'avancer à l'aveuglette, dans tous les sens, comme si on avait perdu le fil conducteur. «Dieu est mort, Marx est mort et moi-même, je ne me sens pas très bien...», dit plaisamment Woody Allen. On parle ainsi d'éclatement des valeurs, de fragmentation de la société, de la mort des idéologies, de vide spirituel, de dissolution des hiérarchies, ce que les punks résument par «No future».

L'ORIGINE DU POSTMODERNISME

La science et la technologie ont joué un rôle important dans l'avènement de la société moderne. Pourtant, aujourd'hui, on déchante : l'âge d'or qu'on nous promettait est loin de poindre à l'horizon. La science n'a pas tenu ses promesses : la planète est polluée, nucléarisée, surexploitée, la couche d'ozone diminue, la désertification s'accroît, plusieurs espèces naturelles sont menacées. Bref, il s'en trouve beaucoup pour partager le «no future» des jeunes.

«On a vu, au cours de cette nouvelle ère culturelle, le complexe technoscientifique échapper au contrôle de l'être humain. Cette autonomie relative des nouvelles technologies a une influence considérable sur les phénomènes aussi naturels que la naissance et la mort (manipulation génétique, prolongement de la vie grâce à la médication, etc.), ainsi qu'un impact direct sur notre manière de concevoir le monde et de penser la vie. Tout bouge tellement vite avec ces nouvelles technologies qu'il est maintenant impossible de prévoir où nous serons dans cent ou deux cents ans.» (BOIVERT, p. 31) 

Les disciplines rattachées aux sciences humaines n’ont pas livré la marchandise non plus. Au nom du progrès, réformes et contre-réformes politiques se sont succédé depuis le siècle des lumières, chacune promettant une société plus juste, plus égalitaire. Certes, nos sociétés sont plus respectueuses des droits de la personne, mieux policées, moins ouvertement discriminatoires. Mais si on y regarde de près, on constate que l’écart entre les riches et les pauvres s’est accentué, que les clivages sociaux subsistent, que la discrimination n’est pas disparue.

Dans les arts aussi, les belles certitudes d'hier ont fait place au doute. Beaucoup de courants artistiques, plus révolutionnaires les uns que les autres, ont jalonné le XXe siècle. Tous se réclamaient de la modernité. Chaque nouveau courant rejetait le précédent : l'originalité, la recherche de nouvelles formes d'expression animaient les artistes d'avant-garde, ceux précisément qui faisaient avancer les choses. Or, depuis les années cinquante, il semble qu'on soit parvenu à un cul de sac : la peinture en est réduite à la ligne, la musique au bruit, la sculpture au bricolage. Impossible d'aller plus loin, du moins pour l'instant.

Plus encore, certains vont jusqu'à remettre en question la fonction sociale de l'art : s'il a tout l'impact qu'on a voulu lui attribuer, comment expliquer que le genre humain, même après avoir été soumis pendant si longtemps à son pouvoir «civilisateur», continue de pratiquer la barbarie à grande échelle? Peut-on continuer à prétendre que l'art doit changer la société, faire évoluer les individus? «Au "il faut être absolument moderne" s'est substitué le mot d'ordre post-moderne et narcissique, "il faut être absolument soi-même" dans un éclectisme laxiste. Il y a rien d'autre à vouloir qu'un art sans prétention, sans hauteur ni recherche, libre et spontané, à l'image même de la société narcissique et indifférente.» (LIPOVETSKY, p. 139)

LA SOCIÉTÉ POSTMODERNE

Avant les années soixante, les valeurs dominantes étaient l'épargne, la chasteté, la conscience professionnelle, l'esprit de sacrifice, l'effort, la ponctualité, l'autorité. Les années soixante accordèrent beaucoup d'attention au nationalisme, à la justice sociale, à la nouveauté. Aujourd'hui, la spontanéité, l'accomplissement de soi, la jouissance, la permissivité, l'humour seraient des marques distinctives. «L'air du temps est à la différence, à la fantaisie, au décontracté; le standard, l'apprêté n'ont plus bonne presse. Le culte de la spontanéité et la culture psy stimulent à être «plus» soi-même, à «sentir», à s'analyser, à se libérer des rôles et des «complexes». La culture postmoderne est celle du feeling et de l'émancipation individuelle élargie à toutes les catégories d'âge et de sexe.» (LIPOVETSKY, p. 24) L'être postmoderne doit être «cool», décrispé, flexible, décontracté, permissif, tolérant.



 

 

 

 

 

 

La personnalisation (on choisit sa vie à la carte, selon ses intérêts) serait une valeur omniprésente dans la société contemporaine. «L'individu veut avoir son mot à dire sur tout ce qui pourrait avoir une influence sur son quotidien, il veut être responsable de sa vie et de sa destinée.» (BOIVERT, p. 107) Aujourd'hui, plus question de se fondre dans la masse, bon gré mal gré. Chacun choisit de s'exprimer, de décider en fonction de ses propres intérêts, chacun veut composer sa vie à sa façon. L'individu postmoderne craint les grands ensembles dépersonnalisés et préfère les petites associations, plus susceptibles de satisfaire ses besoins : regroupement des veufs, des parents avec enfant fugueur, des hommes violents, des femmes battues, des alcooliques, des motards en Harley Davidson... Les mots d'ordre, les lignes de partis, les dogmes à observer apparaissent de plus en plus comme des entraves qu'il faut éviter. L'individu s'intéresse à la politique mais de loin, plus par intérêt que par idéal; il ne s'investit pas émotivement dans des grandes causes sociales, il garde sa liberté. Il fuit les associations rigides qu'elles soient politiques, religieuses, syndicales...

Autre effet de la personnalisation, l'individu postmoderne recherche une meilleure qualité de vie, il s'occupe de sa santé, celle de son corps et celle de son esprit. L'augmentation de la pratique des sports liés au bien-être du corps (le jogging, le «work out», la danse aérobique, le «nautilus»), les nouvelles modes alimentaires (les végétarisme, les végétalisme, la macrobiotique, la «nouvelle» cuisine), les nouvelles thérapies (les médecines douces, l'homéopathie, l'acupuncture, l'algothérapie, la rigolothérapie) et toutes les nouvelles «philosophies», ésotériques ou orientales, font dire à certains que le narcissisme serait la figure symbolique la plus représentative de notre époque. Soi, toujours soi, voilà la grande règle.

Aucun mode de vie, aucune mode ne sont rejetés a priori. Notre société fait de plus en plus de place à la diversité : elle est multiethnique, toutes les orientations sexuelles sont acceptées, toutes les formes de spiritualités sont tolérées, plusieurs modèles familiaux ont cours, plusieurs types de musique, de mode vestimentaire cohabitent... Toutes les marginalités s'expriment au grand jour, veulent être «reconnues», selon le mot de Charles Taylor. Cet esprit de tolérance est tel que dorénavant tout un chacun doit s'en tenir à la «rectitude politique» et aux euphémismes quand il est question de désigner les marginalités (le malade est un bénéficiaire, l'assisté social est un prestataire, le clochard, un itinérant...). Cet esprit de tolérance explique la grande place de l'humour dans notre société : «L'humour pacifie les relations entre les êtres, désamorce les sources de frictions tout en maintenant l'exigence de l'originalité individuelle.» (LIPOVETSKY, p. 179)

Les médias y sont pour beaucoup dans l'avènement du postmodernisme. Les châines de télévision se sont multipliées et ce faisant, ont multiplié les points de vue, les prises de parole où s'expriment les différences, les individualités, souvent jusqu'au chaos. Chacun veut que sa parole soit entendue, que son mode de vie ait sa vitrine d'où la grande popularité des émissions où l'on étale sa vie privée au grand jour. L'internet, le dernier venu, favorise l'individualisme plus que tout autre média : seul devant sa machine, l'internaute peut joindre sans implication émotive des groupes de discussion, étaler ses goûts dans sa page «web», sinon sa vie privée par le biais des «webcams», entretenir des relations virtuelles...

CONCLUSION

Que faut-il penser de la société postmoderne? Certains y voient un progrès : l'être humain jouit d'une plus grande liberté, devient plus tolérant, plus autonome, plus responsable; d'autres craignent que la cohésion sociale se dissolve, que nous sombrions dans un certain chaos : «Le danger ne réside pas tant dans un contrôle despotique que dans la fragmentation - c'est-à-dire dans l'inaptitude de plus en plus grande des gens à former un projet commun et à le mettre en exécution. La fragmentation survient lorsque les gens en viennent à se concevoir eux-mêmes de façon de plus en plus atomiste, autrement dit, de moins en moins liés à leur concitoyen par des projets et des allégeances communes.» (Charles TAYLOR, cité dans BOIVERT, p. 111) La plupart s'entendent pour dire que notre société est dans une phase de transition (comme la Renaissance en fut une), que les véritables changements seront le fait du XXle siècle.



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