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LA LITTÉRATURE PATRIOTIQUE

Un Canadien errant

© Musique du Québec à l'époque de Julie Papineau (L'ensemble de la Nouvelle-France, 1997)

« J'ai composé cette chanson en 1842 lorsque je faisais ma rhétorique à Nicolet. Je l'ai faite un soir dans mon lit à la demande de mon ami Cyp Pinard qui voulait avoir une chanson sur cet air <Par derrière chez ma tante>... Elle a été publiée en 1844 dans le <Charivari canadien> sous mes initiales (A.G.L.)... »

Après l'échec de l'insurrection de 1837, plusieurs Canadiens français durent quitter le pays. Un étudiant du nom de A. Gérin-Lajoie a composé une chanson sur l'un d'eux, émigré aux États-Unis. Se promenant le long d’une rivière qui coule vers le Canada, il demande aux flots de saluer son pays perdu.

Un canadien errant, banni de ses foyers
Un canadien errant, banni de ses foyers
Parcourait en pleurant des pays étrangers
Parcourait en pleurent des pays étrangers.

Un jour, triste et pensif assis au bord des flots
Un jour, triste et pensif assis au bord des flots
Au courant fugitif il adressa ces mots
Au courant fugitif il adressa ces mots.

Si tu vois mon pays, mon pays malheureux
Si tu vois mon pays, mon pays malheureux
Va dis à mes amis que je me souviens d'eux
Va dis à mes amis que je me souviens d'eux.

O jours si plein d'appas vous êtes disparus
O jours si plein d'appas vous êtes disparus
Et ma patrie, hélas, je me verrai plus
Et ma patrie, hélas, je me verrai plus.

Non, mais en expirant, O mon cher Canada!
Non, mais en expirant, O mon cher Canada!
Mon regard languissant vers toi se portera
Mon regard languissant vers toi se portera.

(Antoine Gérin-Lajoie)

Après la Conquête, les Canadiens doivent batailler pour assurer leur survie. Jusqu'au XlXe siècle, les écrits dignes de mention sont presque inexistants et la raison en est évidente : où pourraient-ils publier leurs écrits? À partir du XlXe siècle, ils lancent des journaux pour défendre leurs intérêts. Le plus connu est Le Canadien fondé en 1806.  Dans celui-ci, on publie poèmes de circonstances et chansons, en plus d'écrits journalistiques engagés, comme ceux d'Étienne Parent. À titre d'exemple, Joseph Quesnel, poète officiel du journal, fait paraître dans l'édition du 20 décembre 1806 ces vers:

Faucille en main, au champ de la Fortune
On voit courir l'Anglois, le Canadien
Tous d'eux actifs et d'une ardeur commune
Pour acquérir ce qu'on nomme du bien;
Mais en avant l'Anglois ayant sa place,
Heureux Faucheur, il peut seul moissonner;

Toute cette littérature, qui sert plus souvent qu'autrement à soutenir l'action politique, constitue les premiers germes d'un véritable courant patriotique.

La deuxième phase aura lieu dans la foulée de la Rébellion ratée des patriotes et du Rapport Durham. «Ils sont un peuple sans histoire et sans littérature.» (Durham) Les Canadiens français se sentent non seulement menacés de disparaître mais aussi profondément humiliés.  Un historien, François-Xavier Garneau, va tenter de montrer que les Canadiens français ont un passé glorieux. Il se lance dans un projet d'envergure, surtout pour un autodidacte, soit d'écrire l'histoire du Canada. Dans ce contexte, naît et se développe le courant patriotique, dont le grand maître est Octave Crémazie.

Ce courant atteindra son dernier stade de développement au début des années 1860. Un groupe d'auteurs (Casgrain, Crémazie, Gérin-Lajoie...) fondent l'École patriotique de Québec (1860-1866), un mouvement dont le but est de promouvoir la culture canadienne-française. L'abbé Raymond Casgrain (1831-1904) en sera le principal animateur, pour ne pas dire le directeur de conscience. Ainsi propose-t-il la mission suivante aux écrivains de l'époque :

«Si, comme cela est incontestable, la littérature est le reflet des mœurs, du caractère, des aptitudes, du génie d’une nation, si elle garde aussi l’empreinte des lieux d’où elle surgit, des divers aspects de la nature, des sites, des perspectives, des horizons, la nôtre sera grave, méditative, spiritualiste, religieuse, évangélisatrice comme nos missionnaires, généreuse comme nos martyrs, énergique et persévérante comme nos pionniers d’autrefois; et en même temps elle sera largement découpée, comme nos vastes fleuves, nos larges horizons, notre grandiose nature, mystérieuse comme les échos de nos immenses et impénétrables forêts, comme les éclairs de nos aurores boréales, mélancolique comme nos pâles soirs d’automne enveloppés d’ombres vaporeuses — comme l’azur profond, un peu sévère, de notre ciel —, chaste et pure comme le manteau virginal de nos longs hivers.

Mais surtout elle sera essentiellement croyante, religieuse; telle sera sa forme caractéristique, son expression; sinon elle ne vivra pas, elle se tuera elle-même. […]  Ainsi sa voie est tracée d’avance : elle sera le miroir fidèle de notre petit peuple, dans les diverses phases de son existence, avec sa foi ardente, ses nobles aspirations, ses élans d’enthousiasme, ses traits d’héroïsme, sa généreuse passion de dévouement. Elle n’aura point ce cachet de réalisme moderne, manifestation de la pensée impie, matérialiste; mais elle n’en aura que plus de vie, de spontanéité, d’originalité, d’action.

[…] Heureusement que, jusqu’à ce jour, notre littérature a compris sa mission, celle de favoriser les saines doctrines, de faire aimer le bien, admirer le beau, connaître le vrai, de moraliser le peuple en ouvrant son âme à tous les nobles sentiments, en murmurant à son oreille, avec les noms chers à ses souvenirs, les actions qui les ont rendus dignes de vivre, en couronnant leurs vertus de son auréole, en montrant du doigt les sentiers qui mènent à l’immortalité.»

Cette littérature doit beaucoup au mouvement romantique français. L'exaltation du héros, happé par un destin plus grand que nature, est un thème romantique. La poésie et le roman historique vont exploiter à fond ce motif : dans tous les cas, on essaie de créer des héros pour montrer le passé glorieux des Canadiens français. On leur fournit des raisons de résister à l'assimilation promise par le conquérant en faisant vibrer la corde nationaliste. «Il s'agit toujours en définitive d'inciter le lecteur, ému par l'histoire racontée, à mieux répondre aux devoirs de la survivance.» (RENAUD-ROBIDOUX, p. 24-25)

Les écrivains vont élever au rang de l'épopée les faits et gestes des hommes et des femmes qui ont marqué l'histoire, depuis la fondation du pays jusqu'aux troubles de 1837. Parfois en exagérant, ils vont célébrer les découvreurs, les missionnaires, les soldats, les batailles célèbres, les hommes publics qui ont laissé leurs marques et dont il faut honorer la mémoire. Le passé pouvait ainsi peser de tout son poids sur le présent : assurer la survivance de ce peuple en terre d'Amérique devenait un impératif auquel tous devaient se soumettre.

«Certains événements de l'histoire nationale attirent surtout l'attention des poètes : l'épisode du Long Sault, la découverte du Mississipi, la dispersion des Acadiens, la victoire de Carillon, la défaite de 1760, le triomphe de Salaberry, la rébellion de 1837.» (David M. HAYNE, Écrits des lettres canadiennes, t. 3, p. 68-69)

Ces mêmes événements serviront de toile de fond aux romans historiques, que ce soit Les Fiancés de 1812 (1844) de Joseph Doutre, Les Anciens Canadiens (1863) de Philippe-Aubert de Gaspé, Jacques et Marie (1866) de Napoléon Bourassa, François de Bienville (1877) de Joseph Marmette, Les Vengeances (1875) de Pamphile Lemay ou La Sève immortelle (1924) de Laure Conan.

Voici, sous la plume de Crémazie, une description sarcastique du mouvement patriotique :

«Il faut bien le dire, dans notre pays on n'a pas le goût très délicat en fait de poésie. Faites rimer un certain nombre de fois gloire avec victoire, aïeux avec glorieux, France avec espérance; entremêlez ces rimes de quelques mots sonores comme notre religion, notre patrie, notre langue, nos lois, le sang de nos pères; faites chauffer le tout à la flamme du patriotisme et servez chaud. Tout le monde dira que c'est magnifique.» (Octave CRÉMAZIE, Lettre à Casgrain, 29 janvier 1867)

La veine survivra avec une certaine de vigueur jusqu'aux années 1930, souvent mêlée à celle du terroir. Presque toutes les œuvres du début du XXe siècle contiennent, ici et là, des passages patriotiques. Ce sera tantôt un poème qui honore la mémoire des ancêtres, tantôt une hymne à la langue française, tantôt le panégyrique d’un homme politique canadien-français, tantôt la description épique d’un fait historique… Laure Conan, Lionel Groulx, Nérée Beauchemin, Robert de Roquebrune, Léo-Paul Desrosiers, Félix-Antoine Savard et Alfred Desrochers mais aussi, sur un tout autre mode, les poètes de l'Hexagone participent ou dérivent de ce courant.


Supplément :       La difficile naissance du roman canadien-français



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