|
|
| ||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||
|
|
Gilles Vigneault, Pauline Julien, Félix Leclerc et Robert Charlebois
|
La plupart des romans et des pièces de théâtre «présentent des individus qui ont maille à partir avec une collectivité, et leur action se résume à contester l'emprise que les diverses institutions sociales exercent sur eux». (DOLQ, t. 4, p. XlX) On assiste à un rejet systématique des valeurs des années passées. L'esprit de Mai 68 plane sur cette littérature. Une certaine conception des rapports sociaux, souvent fondée sur l'autorité et les traditions, est battue en brèche. Il faut mettre sur pied une société qui permette à l'individu de se libérer, de s'accomplir. «C'est le début d'un temps nouveau», chante Renée Claude. À l'idéologie de conservation succède l'idéologie du changement.
Qui et quoi attaque-t-on?
D'abord, on attaque la morale et les valeurs sur lesquelles reposait la
société des années cinquante. Certains commentateurs emploient l'expression «la grande
liquidation» pour traduire le changement des valeurs et «le vide moral» qui s'en est
suivi. Les traditions, les institutions anciennes, une certaine façon de vivre pour
gagner sa vie, le mariage, le «beau parler», etc. sont pris à partie, bafoués. On se
plaît à étaler de nouvelles murs sexuelles, on ridiculise ceux et celles qui
continuent de défendre les valeurs des années cinquante comme la chasteté,
l'obéissance, la politesse, la fidélité (Tremblay, Blais, Beaulieu). Toutes les figures
d'autorité sont rabaissées parce que leur pouvoir repose sur l'incompétence, la
corruption ou le mensonge (Bessette, Ducharme, Dubé, Godbout). Cette littérature est
teintée d'anticléricalisme : on jure beaucoup et les religieux sont souvent présentés
sous un jour grotesque (Carrier, Blais).
La famille est aussi mise à mal. Valeur «sacro-sainte» de la société québécoise, elle est décrite comme un milieu aliénant (Ducharme, Blais, Dubé, Tremblay, Beaulieu). Souvent, l'absence du père (sinon son impuissance à communiquer, son incapacité à intégrer véritablement la famille), la présence envahissante de la mère, la promiscuité, la mauvaise éducation des enfants, les mesquineries entre frères et surs, le silence des couples usés sont incriminés.
Enfin, on décrit l'aliénation du Québécois. On souligne son infériorité économique, son manque d'envergure, sa mentalité de soumis, sa pauvreté culturelle. Les poètes de l'Hexagone (Miron, Brault...) vont, les premiers, essayer de décrire ce mal, cette «vie agonique» que «jamais ne rejoint le soleil natal» (Miron). Bientôt, ce problème social sera associé au problème national, le premier découlant du second. Hubert Aquin, Jacques Godbout, Rock Carrier, Victor-Lévy Beaulieu vont décrire cette problématique.
Dans les années 1960, et surtout 1970, on va inventer de nouvelles façons de faire de la littérature. Les écrivains adoptent rapidement les modes venues de France ou des États-Unis. Toute littérature doit s'écrire sous le sceau de la modernité. Ceux qui ne suivent pas ce diktat, ceux qui continuent d'employer des formes traditionnelles, surtout l'esthétique réaliste, sont regardés de haut. Ainsi verra-t-on apparaître le «nouveau roman», le «nouveau théâtre», le «formalisme». Disons tout de suite que ces expériences, surtout lorsqu'elles sont poussées à l'excès, auront un succès mitigé auprès du public. Voici donc quelques caractéristiques de cette «nouvelle écriture».
|
|
La remise en question des genres littéraires
Jusqu'aux années 60, le roman, le théâtre, la poésie et l'essai étaient des
genres distincts. Les auteurs modernes ne respectent plus ces distinctions. On retrouve
ainsi des romans, mi-poème, mi-essai, des essais qui lorgnent du côté de la poésie,
etc. D'ailleurs, toute la notion de «genre» est remise en question : les romans
sont dorénavant des «récits», le théâtre devient création collective, happening
(spectacle qui exige une participation active des spectateurs) et improvisation (la LNI
est fondée en 1977), la poésie n'est plus qu'un «texte».
La déconstruction
Une uvre traditionnelle est composée. Prenons l'exemple du roman : à
partir d'un point de vue précis, le narrateur présente des personnages, dans un lieu et
un temps identifiable. Cet univers fictif est fini, doté d'une cohérence, avec un
début, un milieu et une fin, bref c'est un univers rassurant. Dans une uvre
moderne, il arrive qu'on multiplie les points de vue (les mêmes événements présentés
sous différents angles), que le lieu ne soit pas décrit ni même identifié (on ne sait
pas trop où l'on est), que l'ordre chronologique soit complètement bouleversé. Un
auteur peut décrire plusieurs événements, plus ou moins en rapport les uns avec les
autres, mener deux intrigues qui s'entremêlent comme dans Prochain Épisode. On ne
suit plus le «fil» de l'intrigue mais une multitude de fils qui, parfois, se rejoignent.
Dans certaines pièces, il arrive qu'on suspende l'action, qu'on s'adresse directement aux
spectateurs, qu'on les invite à se joindre aux comédiens pour improviser la suite de la
pièce. Dans le fond, on essaie de rendre compte du foisonnement de la vie de tous les
jours, de la fragmentation de nos pensées et de nos actions, de l'éclatement des
systèmes de valeur, phénomènes surtout palpables dans les grandes métropoles comme
Montréal. L'uvre ne se présente plus comme un univers fini, clos. Elle est
ouverte, elle prête à de multiples interprétations. Un bon exemple de roman
«déconstruit», c'est sans doute La Vie en prose de Yolande Villemaire.
![]() |
Sans utiliser l'esthétique réaliste (objectivité, description minutieuse), la littérature des années soixante colle de près à la réalité d'ici. Elle ne parle que du Québec, des Québécois, du problème national... En fait, la littérature devient le lieu d'affirmation de l'identité collective. Les poètes de l'Hexagone (Miron, Pilon, Lapointe, Ouellette, Préfontaine) vont faire du «pays» leur premier thème : il faut nommer le monde qui nous entoure si nous voulons accéder à la vie comme peuple. C'est une littérature qui est signée, qui étale ostensiblement son appartenance à la culture québécoise. Le décor, la langue, de nombreuses allusions culturelles, le rappel de certaines réalités historiques ne peuvent tromper, même un lecteur étranger. Dans L'Avalée des avalés, Réjean Ducharme cite des passages de la Flore laurentienne ou encore des vers de Nelligan, de Saint-Denys Garneau. Une saison dans la vie d'Emmanuel de Marie-Claire Blais offre une version revue et corrigée du roman du terroir, La Guerre, yes Sir! de Rock Carrier évoque la crise de la conscription qui a marqué la Deuxième Guerre, Prochain Épisode de Hubert Aquin réfère au FLQ, L'Enfirouapé de Yves Beauchemin aux événements d'Octobre, Michel Tremblay décrit le plateau Mont-Royal... Cette «obsession ethnique» (Miron) diminuera à partir des années 1970.
|
LINDBERG! Des hélices : astro-jets - whisper-jets -
clipperjets Alors chu parti sur
J'ai été : Y'avait même une compagnie qui engageait |
Le tragi-comique
La littérature des années soixante emprunte souvent la voie du burlesque. En
vain, on y chercherait des héros, des grands sentiments, des grandes aventures
qui soulèvent les passions, l'admiration, le désir de
dépassement... La décennie s'ouvre avec Le
Libraire de Gérard Bessette. Hervé Jodoin, libraire par obligation, est tout sauf
héros : sa vie est réglée, mesurée, il craint par-dessus tout qu'on vienne
perturber sa routine. Il tue le temps à la librairie, il boit pour occuper ses soirées.
Il n'attend plus rien de la vie, il espère qu'il ne s'y passera rien... Cette histoire
pourrait se terminer sur un drame existentiel à la Camus. Pourtant, à force d'inepties,
et parce qu'il y a encore plus bête que lui, le personnage de Jodoin nous semble plus
comique que tragique.
Le Libraire donne le ton aux années soixante. Que ce soit Bérénice, Jean-Le-Maigre, Corriveau, Rose Ouimet, (voir les extraits), les «héros» sont plus souvent qu'autrement grotesques, loufoques, ils s'enfoncent dans leur bourbier, se perdent dans leurs rêves. Et le décor est à l'avenant : la cuisine (chez Tremblay, Carrier... et dans plusieurs films des années soixante-dix), le bar «cheap», la rue Sainte-Catherine, le «stand» à patates frites (Salut Galarneau de Jacques Godbout), la campagne profonde. Les personnages parlent mal, profèrent des grossièretés sinon des obscénités, jurent à qui mieux mieux. Bref, plus souvent qu'autrement, le drame québécois (l'aliénation, le sentiment de dépossession, la recherche d'identité) sera traité sur le mode de la caricature, du grotesque comme si, à la fois, on voulait exorciser tous ces démons qui avaient partagé nos vies depuis la Conquête et désamorcer le tragique de la situation.
Le phénomène du «joual»
Le mot «joual» vient de la déformation du mot «cheval». Contrairement à ce qu'on
entend souvent, ce n'est pas Michel Tremblay et ses Belles-surs qui a
propulsé le joual à l'avant-scène de la littérature québécoise, mais une revue
créée en 1963 : Parti pris. Ses collaborateurs (Jacques Renaud, André
Major, Gérald Godin...) se posent à peu près les questions suivantes : quelle
langue doit-on utiliser pour vraiment atteindre le peuple? N'est-ce pas paradoxal de
mettre dans la bouche de l'ouvrier colonisé un français raffiné? Et si la langue est le
meilleur indice de la santé culturelle d'un peuple, n'est-ce pas le joual plutôt que le
français qu'il faut utiliser? Bref, l'utilisation du joual est un choix politique avant
tout : «L'école de Parti pris recourt au joual comme à une structure de
décomposition, qui dénonce l'abâtardissement culturel, social, politique. Aucune
intention pittoresque; l'utilisation du langage populaire est systématique, massive,
historique et critique. Il ne s'agit pas d'institutionnaliser une nouvelle langue :
le joual n'est pas une langue, ni un dialecte, ni un patois, mais un accent, une
prononciation, un certain lexique; il est un état, pauvre, mou et souffrant, du
français, une "sous-langue", a-t-on dit, la langue en partie défaite d'un
peuple défait.» (Laurent MAILHOT, La Littérature québécoise, Montréal, Typo,
1997, p. 144)
|
|
| LES ROMANS | ||
| 1960 | Gérard Bessette | Le Libraire |
| 1964 | André Major | Le Cabochon |
| 1965 | Hubert Aquin | Prochain épisode |
| 1965 | Marie-Claire Blais | Une saison dans la vie d'Emmanuel |
| 1966 | Réjean Ducharme | L'Avalée des avalés |
| 1967 | Jacques Godbout | Salut Galarneau! |
| 1968 | Roch Carrier | La Guerre, yes sir! |
| 1969 | Jacques Poulin | Jimmy |
| 1970 | Victor-Lévy Beaulieu | Race de monde! |
| 1970 | Jacques Ferron | L'Amélanchier |
| 1970 | Anne Hébert | Kamouraska |
| 1973 | Réjean Ducharme | L'Hiver de force |
| 1976 | Louky Bersianik | L'Euguélionne |
| 1978 | Michel Tremblay | La Grosse Femme d'à côté est enceinte |
| 1980 | Yolande Villemaire | La Vie en prose |
| LE THÉÂTRE | ||
| 1965 | Michel Tremblay | Les Belles-Soeurs |
| 1966 | Marcel Dubé | Au retour des oies blanches |
| 1968 | Marcel Dubé | Les Beaux Dimanches |
| 1969 | Françoise Loranger | Double jeu |
| 1970 | Michel Tremblay | À toi pour toujours, ta Marie-Lou |
| 1974 | Jean Barbeau | Citrouille |
| 1975 | Jean Barbeau | Une Brosse |
| 1976 | Collectif | La Nef des sorcières |
| LA POÉSIE | ||
| 1960 | Paul-Marie Lapointe | Arbres |
| 1963 | Gatien Lapointe | Ode au Saint-Laurent |
| 1964 | Paul Chamberland | Terre Québec |
| 1964 | Paul-Marie Lapointe | Pour les âmes |
| 1965 | Jacques Brault | Mémoire |
| 1965 | Roland Giguère | L'Âge de la parole |
| 1965 | Fernand Ouellette | Le Soleil sous la mort |
| 1967 | Gérald Godin | Les Cantouques |
| 1970 | Michelle Lalonde | Speak white |
| 1970 | Gaston Miron | L'Homme rapaillé |
| 1970 | Nicole Brossard | Suite logique |
| 1974 | Madeleine Gagnon | Pour les femmes et tous les autres |
| 1975 | Jacques Brault | L'en dessous l'admirable |
| 1979 | Marie Uguay | L'Outre-vie |
| 1980 | France Théoret | Nécessairement putain |
Les années 60 voient l'émergence d'un cinéma entièrement québécois. L'ONF va jouer un grand rôle, parfois malgré lui. À partir de 1956, on engage un groupe de jeunes qui vont donner ses lettres de noblesse au cinéma d'ici : Claude Jutra, Gilles Groulx, Pierre Perrault, Michel Brault, Jacques Godbout, Gilles Carle, Arthur Lamothe et Anne Claire Poirier.
Avec leurs amis français et américains, ils vont développer un style de cinéma documentaire, le cinéma direct, qui va les projeter sur la scène internationale. Pierre Perrault et Michel Brault vont élever le direct à son sommet avec le film Pour la suite du monde (1965). Avant de filmer les gens de l'Île-aux-Coudres, Perrault et Brault les côtoient longuement pour les mettre en confiance. Ensuite, ils provoquent un événement (reprendre la pêche aux marsouins qui avait été abandonnée depuis nombre d'années) qui va servir de révélateur des mœurs et des modes de pensées de ces personnages.
|
Au début des années soixante-dix, plusieurs cinéastes révélés dans les années 60 donnent le meilleur d'eux-mêmes. Claude Jutra, Gilles Carle, Michel Brault, Jean-Pierre Lefebvre, Jean Beaudin, Denys Arcand réalisent des films qui vont devenir des classiques québécois. Le cinéma obtient un statut international avec Mon Oncle Antoine de Claude Jutra, La Vraie Nature de Bernadette de Gilles Carle, J. A. Martin photographe de Jean Beaudin, Les Ordres de Michel Brault et Les Bons Débarras de Francis Mankiewicz.
Pour la plupart des auteurs issus du cinéma direct, un bon film doit éveiller les consciences plutôt que distraire, aborder un thème social, contribuer à définir la problématique québécoise. Voilà ce qui explique sans doute que beaucoup de ces films décrivent le même milieu, mettent en scène le même «monde ordinaire». L'action est souvent réduite au minimum, les cinéastes préférant dépeindre des situations plutôt que créer des intrigues.
|
|