La littérature

 


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LA LITTÉRATURE DE LA RÉVOLUTION TRANQUILLE

Les artistes seront en grande partie responsables de ce vent de changement qui balaie le Québec au début des années 1960. Le plus souvent engagés socialement et politiquement, les poètes de l'Hexagone (Gaston Miron, Jean-Guy Pilon, Fernand Ouellette...), les romanciers (André Major, Hubert Aquin, Marie-Claire Blais...), les dramaturges (Marcel Dubé, Michel Tremblay), les chansonniers (Félix Leclerc, Gilles Vigneault, Claude Léveillé, Pauline Julien et Robert Charlebois) et les humoristes (Clémence Desrochers, Yvon Deschamps et Sol) vont jouer un rôle de premier plan dans la promotion des nouvelles valeurs en investissant la «place publique».

Gilles Vigneault, Pauline Julien, Félix Leclerc et Robert Charlebois
Écouter un extrait de «Mon pays» de Gilles Vigneault

 

LA CONTESTATION SOCIALE

La plupart des romans et des pièces de théâtre «présentent des individus qui ont maille à partir avec une collectivité, et leur action se résume à contester l'emprise que les diverses institutions sociales exercent sur eux». (DOLQ, t. 4, p. XlX) On assiste à un rejet systématique des valeurs des années passées. L'esprit de Mai 68 plane sur cette littérature. Une certaine conception des rapports sociaux, souvent fondée sur l'autorité et les traditions, est battue en brèche. Il faut mettre sur pied une société qui permette à l'individu de se libérer, de s'accomplir. «C'est le début d'un temps nouveau», chante Renée Claude. À l'idéologie de conservation succède l'idéologie du changement.

Qui et quoi attaque-t-on?
D'abord, on attaque la morale et les valeurs sur lesquelles reposait la société des années cinquante. Certains commentateurs emploient l'expression «la grande liquidation» pour traduire le changement des valeurs et «le vide moral» qui s'en est suivi. Les traditions, les institutions anciennes, une certaine façon de vivre pour gagner sa vie, le mariage, le «beau parler», etc. sont pris à partie, bafoués. On se plaît à étaler de nouvelles mœurs sexuelles, on ridiculise ceux et celles qui continuent de défendre les valeurs des années cinquante comme la chasteté, l'obéissance, la politesse, la fidélité (Tremblay, Blais, Beaulieu). Toutes les figures d'autorité sont rabaissées parce que leur pouvoir repose sur l'incompétence, la corruption ou le mensonge (Bessette, Ducharme, Dubé, Godbout). Cette littérature est teintée d'anticléricalisme : on jure beaucoup et les religieux sont souvent présentés sous un jour grotesque (Carrier, Blais).

La famille est aussi mise à mal. Valeur «sacro-sainte» de la société québécoise, elle est décrite comme un milieu aliénant (Ducharme, Blais, Dubé, Tremblay, Beaulieu). Souvent, l'absence du père (sinon son impuissance à communiquer, son incapacité à intégrer véritablement la famille), la présence envahissante de la mère, la promiscuité, la mauvaise éducation des enfants, les mesquineries entre frères et sœurs, le silence des couples usés sont incriminés.

Enfin, on décrit l'aliénation du Québécois. On souligne son infériorité économique, son manque d'envergure, sa mentalité de soumis, sa pauvreté culturelle. Les poètes de l'Hexagone (Miron, Brault...) vont, les premiers, essayer de décrire ce mal, cette «vie agonique» que «jamais ne rejoint le soleil natal» (Miron). Bientôt, ce problème social sera associé au problème national, le premier découlant du second. Hubert Aquin, Jacques Godbout, Rock Carrier, Victor-Lévy Beaulieu vont décrire cette problématique.

LA CONTESTATION DES MODÈLES LITTÉRAIRES

Dans les années 1960, et surtout 1970, on va inventer de nouvelles façons de faire de la littérature. Les écrivains adoptent rapidement les modes venues de France ou des États-Unis. Toute littérature doit s'écrire sous le sceau de la modernité. Ceux qui ne suivent pas ce diktat, ceux qui continuent d'employer des formes traditionnelles, surtout l'esthétique réaliste, sont regardés de haut. Ainsi verra-t-on apparaître le «nouveau roman», le «nouveau théâtre», le «formalisme». Disons tout de suite que ces expériences, surtout lorsqu'elles sont poussées à l'excès, auront un succès mitigé auprès du public. Voici donc quelques caractéristiques de cette «nouvelle écriture».

     

La remise en question des genres littéraires
Jusqu'aux années 60, le roman, le théâtre, la poésie et l'essai étaient des genres distincts. Les auteurs modernes ne respectent plus ces distinctions. On retrouve ainsi des romans, mi-poème, mi-essai, des essais qui lorgnent du côté de la poésie, etc. D'ailleurs, toute la notion de «genre» est remise en question : les romans sont dorénavant des «récits», le théâtre devient création collective, happening (spectacle qui exige une participation active des spectateurs) et improvisation (la LNI est fondée en 1977), la poésie n'est plus qu'un «texte».

La déconstruction
Une œuvre traditionnelle est composée. Prenons l'exemple du roman : à partir d'un point de vue précis, le narrateur présente des personnages, dans un lieu et un temps identifiable. Cet univers fictif est fini, doté d'une cohérence, avec un début, un milieu et une fin, bref c'est un univers rassurant. Dans une œuvre moderne, il arrive qu'on multiplie les points de vue (les mêmes événements présentés sous différents angles), que le lieu ne soit pas décrit ni même identifié (on ne sait pas trop où l'on est), que l'ordre chronologique soit complètement bouleversé. Un auteur peut décrire plusieurs événements, plus ou moins en rapport les uns avec les autres, mener deux intrigues qui s'entremêlent comme dans Prochain Épisode. On ne suit plus le «fil» de l'intrigue mais une multitude de fils qui, parfois, se rejoignent. Dans certaines pièces, il arrive qu'on suspende l'action, qu'on s'adresse directement aux spectateurs, qu'on les invite à se joindre aux comédiens pour improviser la suite de la pièce. Dans le fond, on essaie de rendre compte du foisonnement de la vie de tous les jours, de la fragmentation de nos pensées et de nos actions, de l'éclatement des systèmes de valeur, phénomènes surtout palpables dans les grandes métropoles comme Montréal. L'œuvre ne se présente plus comme un univers fini, clos. Elle est ouverte, elle prête à de multiples interprétations. Un bon exemple de roman «déconstruit», c'est sans doute La Vie en prose de Yolande Villemaire.

     

UNE LITTÉRATURE IDENTITAIRE

Sans utiliser l'esthétique réaliste (objectivité, description minutieuse), la littérature des années soixante colle de près à la réalité d'ici. Elle ne parle que du Québec, des Québécois, du problème national... En fait, la littérature devient le lieu d'affirmation de l'identité collective. Les poètes de l'Hexagone (Miron, Pilon, Lapointe, Ouellette, Préfontaine) vont faire du «pays» leur premier thème : il faut nommer le monde qui nous entoure si nous voulons accéder à la vie comme peuple. C'est une littérature qui est signée, qui étale ostensiblement son appartenance à la culture québécoise. Le décor, la langue, de nombreuses allusions culturelles, le rappel de certaines réalités historiques ne peuvent tromper, même un lecteur étranger. Dans L'Avalée des avalés, Réjean Ducharme cite des passages de la Flore laurentienne ou encore des vers de Nelligan, de  Saint-Denys Garneau. Une saison dans la vie d'Emmanuel de Marie-Claire Blais offre une version revue et corrigée du roman du terroir, La Guerre, yes Sir! de Rock Carrier évoque la crise de la conscription qui a marqué la Deuxième Guerre, Prochain Épisode de Hubert Aquin réfère au FLQ, L'Enfirouapé de Yves Beauchemin aux événements d'Octobre, Michel Tremblay décrit le plateau Mont-Royal... Cette «obsession ethnique» (Miron) diminuera à partir des années 1970.

LINDBERG!
(Claude Péloquin-Robert Charlebois)

Écouter un extrait

Des hélices : astro-jets - whisper-jets - clipperjets
Turbos, à propos :
Chu pas rendu chez Sophie
Qui a pris l'avion St-Esprit
de Duplessis,
Sans m'avertir.

Alors chu parti sur
Mon Québec Air, Transworld, Northeast, Eastern, Western
Pi Pan American!
Mais ché’pu
Où chu rendu

J'ai été :
Au Sud du Sud
Au soleil bleu blanc rouge
Les palmiers et les cocotiers glacés
Dans les pôles aux esquimaux bronzés
Qui tricotent des ceintures fléchées farcies
Et toujours ma Sophie
Qui venait de partir.

Y'avait même une compagnie qui engageait
Des pigeons qui volaient en dedans
Et qui faisaient le balan
Pour la tenir dans le vent
C'était absolument, absolument, absolument
Très salissant. [...]

Le tragi-comique
La littérature des années soixante emprunte souvent la voie du burlesque. En vain, on y chercherait des héros, des grands sentiments, des grandes aventures qui  soulèvent les passions, l'admiration, le désir de dépassement... La décennie s'ouvre avec Le Libraire de Gérard Bessette. Hervé Jodoin, libraire par obligation, est tout sauf héros : sa vie est réglée, mesurée, il craint par-dessus tout qu'on vienne perturber sa routine. Il tue le temps à la librairie, il boit pour occuper ses soirées. Il n'attend plus rien de la vie, il espère qu'il ne s'y passera rien... Cette histoire pourrait se terminer sur un drame existentiel à la Camus. Pourtant, à force d'inepties, et parce qu'il y a encore plus bête que lui, le personnage de Jodoin nous semble plus comique que tragique.

Le Libraire donne le ton aux années soixante. Que ce soit Bérénice, Jean-Le-Maigre, Corriveau, Rose Ouimet, (voir les extraits), les «héros» sont plus souvent qu'autrement grotesques, loufoques, ils s'enfoncent dans leur bourbier, se perdent dans leurs rêves. Et le décor est à l'avenant : la cuisine (chez Tremblay, Carrier... et dans plusieurs films des années soixante-dix), le bar «cheap», la rue Sainte-Catherine, le «stand» à patates frites (Salut Galarneau de Jacques Godbout), la campagne profonde. Les personnages parlent mal, profèrent des grossièretés sinon des obscénités, jurent à qui mieux mieux. Bref, plus souvent qu'autrement, le drame québécois (l'aliénation, le sentiment de dépossession, la recherche d'identité) sera traité sur le mode de la caricature, du grotesque comme si, à la fois, on voulait exorciser tous ces démons qui avaient partagé nos vies depuis la Conquête et désamorcer le tragique de la situation.

Le phénomène du «joual»
Le mot «joual» vient de la déformation du mot «cheval». Contrairement à ce qu'on entend souvent, ce n'est pas Michel Tremblay et ses Belles-sœurs qui a propulsé le joual à l'avant-scène de la littérature québécoise, mais une revue créée en 1963 : Parti pris. Ses collaborateurs (Jacques Renaud, André Major, Gérald Godin...) se posent à peu près les questions suivantes : quelle langue doit-on utiliser pour vraiment atteindre le peuple? N'est-ce pas paradoxal de mettre dans la bouche de l'ouvrier colonisé un français raffiné? Et si la langue est le meilleur indice de la santé culturelle d'un peuple, n'est-ce pas le joual plutôt que le français qu'il faut utiliser? Bref, l'utilisation du joual est un choix politique avant tout : «L'école de Parti pris recourt au joual comme à une structure de décomposition, qui dénonce l'abâtardissement culturel, social, politique. Aucune intention pittoresque; l'utilisation du langage populaire est systématique, massive, historique et critique. Il ne s'agit pas d'institutionnaliser une nouvelle langue : le joual n'est pas une langue, ni un dialecte, ni un patois, mais un accent, une prononciation, un certain lexique; il est un état, pauvre, mou et souffrant, du français, une "sous-langue", a-t-on dit, la langue en partie défaite d'un peuple défait.» (Laurent MAILHOT, La Littérature québécoise, Montréal, Typo, 1997, p. 144)

     

LES LIVRES IMPORTANTS DE CETTE PÉRIODE

LES ROMANS    
1960   Gérard Bessette Le Libraire
1964 André Major Le Cabochon
1965 Hubert Aquin Prochain épisode
1965  Marie-Claire Blais Une saison dans la vie d'Emmanuel
1966 Réjean Ducharme L'Avalée des avalés
1967 Jacques Godbout Salut Galarneau!
1968 Roch Carrier La Guerre, yes sir!
1969 Jacques Poulin Jimmy
1970 Victor-Lévy Beaulieu Race de monde!
1970  Jacques Ferron L'Amélanchier
1970 Anne Hébert Kamouraska
1973 Réjean Ducharme L'Hiver de force
1976 Louky Bersianik L'Euguélionne
1978 Michel Tremblay La Grosse Femme d'à côté est enceinte
1980 Yolande Villemaire La Vie en prose
     
LE THÉÂTRE
1965 Michel Tremblay Les Belles-Soeurs
1966 Marcel Dubé Au retour des oies blanches
1968 Marcel Dubé Les Beaux Dimanches
1969 Françoise Loranger Double jeu
1970 Michel Tremblay À toi pour toujours, ta Marie-Lou
1974 Jean Barbeau Citrouille
1975  Jean Barbeau Une Brosse
1976  Collectif La Nef des sorcières
     
LA POÉSIE    
1960   Paul-Marie Lapointe Arbres
1963 Gatien Lapointe Ode au Saint-Laurent
1964 Paul Chamberland Terre Québec
1964 Paul-Marie Lapointe Pour les âmes
1965 Jacques Brault Mémoire
1965 Roland Giguère L'Âge de la parole
1965 Fernand Ouellette Le Soleil sous la mort
1967 Gérald Godin Les Cantouques
1970  Michelle Lalonde Speak white
1970 Gaston Miron L'Homme rapaillé
1970 Nicole Brossard Suite logique
1974 Madeleine Gagnon Pour les femmes et tous les autres
1975 Jacques Brault L'en dessous l'admirable
1979 Marie Uguay L'Outre-vie
1980 France Théoret Nécessairement putain

Le cinéma des années 60

Les années 60 voient l'émergence d'un cinéma entièrement québécois. L'ONF va jouer un grand rôle, parfois malgré lui. À partir de 1956, on engage un groupe de jeunes qui vont donner ses lettres de noblesse au cinéma d'ici : Claude Jutra, Gilles Groulx, Pierre Perrault, Michel Brault, Jacques Godbout, Gilles Carle, Arthur Lamothe et Anne Claire Poirier.

Avec leurs amis français et américains, ils vont développer un style de cinéma documentaire, le cinéma direct, qui va les projeter sur la scène internationale. Pierre Perrault et Michel Brault vont élever le direct à son sommet avec le film Pour la suite du monde (1965). Avant de filmer les gens de l'Île-aux-Coudres, Perrault et Brault les côtoient longuement pour les mettre en confiance. Ensuite, ils provoquent un événement (reprendre la pêche aux marsouins qui avait été abandonnée depuis nombre d'années) qui va servir de révélateur des mœurs et des modes de pensées de ces personnages.


Marie Tifo et Charlotte Laurier dans une des scènes inoubliables du magnifique Les Bons Débarras de Francis Mankiewicz
 

Le cinéma des années 70

Au début des années soixante-dix, plusieurs cinéastes révélés dans les années 60 donnent le meilleur d'eux-mêmes. Claude Jutra, Gilles Carle, Michel Brault, Jean-Pierre Lefebvre, Jean Beaudin, Denys Arcand réalisent des films qui vont devenir des classiques québécois. Le cinéma obtient un statut international avec Mon Oncle Antoine de Claude Jutra, La Vraie Nature de Bernadette de Gilles Carle, J. A. Martin photographe de Jean Beaudin, Les Ordres de Michel Brault et Les Bons Débarras de Francis Mankiewicz.

Pour la plupart des auteurs issus du cinéma direct, un bon film doit éveiller les consciences plutôt que distraire, aborder un thème social, contribuer à définir la problématique québécoise. Voilà ce qui explique sans doute que beaucoup de ces films décrivent le même milieu, mettent en scène le même «monde ordinaire». L'action est souvent réduite au minimum, les cinéastes préférant dépeindre des situations plutôt que créer des intrigues.



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