Morceaux
choisis
Hubert Aquin
Gérard Bessette
Marie-Claire Blais
Jacques Brault
Roch Carrier
Paul Chamberland
Marcel Dubé
Réjean Ducharme
Anne Hébert
Michelle Lalonde
Gatien Lapointe
Gaston Miron
Jacques Poulin
Michel Tremblay
Pour aller plus loin
L'avant-garde
Les anglophones
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Début du chapitre |
ESPIONNAGE ET RÉVOLUTION
Certains spécialistes considèrent
Prochain
Épisode de Hubert Aquin comme le roman plus important des années soixante. Le style
est somptueux, la structure complexe et la lecture très exigeante. Le héros d'Aquin est
incarcéré dans une institut psychiatrique. De sa prison, il écrit une histoire
d'espionnage qui met en scène un terroriste québécois. Nous avons donc une double
histoire : celle de l'écrivain (ce qui l'a amené dans cet institut) et celle de
l'espion. Aquin fut lui-même incarcéré dans un institut psychiatrique pour port d'arme
interdit.
Pirate déchaîné dans un étang
brumeux, couvert de Colt 38 et injecté d'hypodermiques grisantes, je suis l'emprisonné,
le terroriste, le révolutionnaire anarchique et incontestablement fini! L'arme au flanc,
toujours prêt à dégainer devant un fantôme, le geste éclair, la main morte et la mort
dans l'âme, c'est moi le héros, le désintoxiqué ! Chef national d'un peuple inédit!
Je suis le symbole fracturé de la révolution du Québec, mais aussi son reflet
désordonné et son incarnation suicidaire. Depuis l'âge de quinze ans, je n'ai pas
cessé de vouloir un beau suicide : sous la glace enneigée du Lac du Diable, dans
l'eau boréale de l'estuaire du Saint-Laurent, dans une chambre de l'Hôtel Windsor avec
une femme que j'ai aimée, dans l'auto broyée l'autre hiver, dans le flacon de Bêta-chlor 500 mg, dans le lit du Totem, dans les ravins de la Grande-Casse et de Tour
d'Aï, dans ma cellule CG19, dans mes mots appris à l'école, dans ma gorge émue, dans
ma jugulaire insaisie et jaillissante de sang! Me suicider partout et sans relâche, c'est
là ma mission. En moi, déprimé explosif, toute une nation s'aplatit historiquement et
raconte son enfance perdue par bouffées de mots bégayés et de délires scripturaires
et, sous le choc de la lucidité, se met soudain à pleurer devant l'immensité du
désastre et l'envergure quasi sublime de son échec. Arrive un moment, après deux
siècles de conquêtes et trente-quatre ans de tristesse confusionnelle, où l'on n'a plus
la force d'aller au-delà de l'abominable vision. Encastré dans les murs de l'Institut et
muni d'un dossier de terroriste à phases maniaco-spectrales, je cède au vertige
d'écrire mes mémoires et j'entreprends de dresser un procès-verbal précis et minutieux
d'un suicide qui n'en finit plus. Vient un temps où la fatigue effrite les projets
pourtant irréductibles et où le roman qu'on a commencé d'écrire sans système se dilue
dans l'équanitrate. Le salaire du guerrier défait, c'est la dépression. Le salaire de
la dépression nationale, c'est mon échec; c'est mon enfance dans une banquise, c'est
aussi les années d'hibernation à Paris. Le salaire de ma névrose ethnique, c'est
l'impact de la monocoque et des feuilles d'acier lancées contre une tonne inébranlable
d'obstacles. Désormais, je suis dispensé d'agir de façon cohérente et exempté, une
fois pour toutes, de faire un succès de ma vie. Je pourrais, pour peu que j'y consente,
finir mes jours dans la torpeur feutrée d'un institut anhistorique, m'asseoir
indéfiniment devant dix fenêtres qui déploient devant mes yeux dix portions équaniles
d'un pays conquis et attendre le jugement dernier où, étant donné l'expertise
psychiatrique et les circonstances atténuantes, je serai sûrement acquitté.
(Hubet AQUIN, Prochain épisode,
Montréal, Cercle du livre de France, 1965, p. 25-26)
Questions
Le narrateur d'Aquin établit une correspondance entre sa situation
celle du peuple québécois. Relevez quelques passages qui en témoignent.
Comment perçoit-il la situation du Québec?
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