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La littérature du terroir sort en ligne droite de l'idéologie de conservation. De 1840 à 1930, la population augmente très rapidement (la revanche des berceaux). Comme les infrastructures industrielles sont presque inexistantes et qu'elles appartiennent aux anglophones, il ne reste que l'agriculture pour accueillir les jeunes Canadiens français. Rapidement, toutes les bonnes terres sont occupées. On s'enfonce de plus en plus dans l'arrière-pays, on colonise des terres de moins en moins productives. Certains se découragent. De 700 000 à 900 000 Canadiens français iront chercher un meilleur sort aux États-Unis. Les dirigeants et le clergé comprennent qu'il faut arrêter l'hémorragie, que la survie de la nation en dépend.
Les auteurs du terroir vont contribuer à cette double tâche : garder les Canadiens français au Québec et sur des terres. Ils vont écrire des romans à thèse (des romans qui défendent une idée) dans lesquels on démontre que la vie paysanne est supérieure à toutes les autres. «C'est là [...] le moyen le plus sûr d'accroître la prospérité générale tout en assurant le bien-être des individus...» (Jean Rivard, le défricheur, 1862) Déjà certains titres de roman sont assez évocateurs : Restons chez nous (1908) et L'Appel de la terre (1919) de Damase Potvin, La Terre vivante (1925) de Harry Bernard, La Terre que l'on défend (1928) de Henri Lapointe, La Terre ancestrale (1933) de Louis-Philippe Côté... Les personnages qui optent pour un autre mode de vie, qui manquent à leur devoir, seront considérés comme des traîtres et connaîtront différents déboires. Dans Le Déserteur (1934) de Claude-Henri Grignon, Isidore Dubras, après avoir vendu sa terre pour s'installer en ville, devient alcoolique, meurtrier et finit en prison! Quelques auteurs n'hésiteront pas à interrompre le récit pour discourir sur l'importance de l'agriculture (voir l'extrait de Gérin-Lajoie), pour dénoncer, statistiques à l'appui, l'émigration aux États-Unis (dans Restons chez nous, Damase Potvin interrompt son récit pendant 29 pages!)... Le message doit être bien compris!
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Selon Réjean Robidoux et André Renaud, le but des auteurs est facilement identifiable et leur démarche toujours un peu semblable. Il s'agit d'(e):
1. «émouvoir le lecteur par la représentation d'une vie ardue mais libre»;
2. «l'effrayer en lui racontant les dangers de l'exil ou ceux de l'industrialisation»;
3. «le convaincre que l'avenir de la race dépend de la réponse des Canadiens français à leur vocation historique de colonisateur et de paysans.» (RENAUD-ROBIDOUX, p. 26)
Il faut le dire, la morale qui se dégage de ces romans est assez simpliste : restons sur nos terres, loin des «méchants» Anglais, près de nos églises. Dans les pires cas, l'intrigue ressemble à ceci. Un paysan et sa nombreuse famille vivent en harmonie sur la terre ancestrale. Tout le monde travaille et la terre récompense généreusement leur dur labeur. Le bien et la famille s'agrandissent, notre paysan mérite l'estime de ses congénères et de monsieur le curé. Le drame éclate lorsqu'un des fils décide de faire faux bond : il part en ville (pire encore, il émigre aux États-Unis). En ville, le sort s'acharne sur lui : maladie, accident, alcoolisme, chômage... Complètement dégoûté, il rentre au bercail, est reçu comme l'enfant prodigue, s'installe sur une terre, trouve une paysanne et fonde un foyer chrétien. Bien entendu, ils ont beaucoup d'enfants...
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La soixantaine de romans du terroir, qui vont paraître entre 1837 et 1945, vont souvent poser le problème canadien-français en termes de fidélité à la nation, ce qui les rapproche de la littérature patriotique. Les derniers grands romans du terroir vont présenter aussi cette dichotomie (fidèles/infidèles; enracinés/déracinés; sédentaires/nomades), mais en concluant sur une note plus nuancée. Déjà dans Maria Chapdelaine (1913), la vie paysanne est loin d'être idéalisée : les défricheurs peinent, les récoltes laissent parfois à désirer car la nature est plutôt hostile. Pourtant, Maria, qui pourrait partir en ville, choisit de rester pour ne pas trahir la mémoire de ses parents et de tous les ancêtres qui ont «ouvert le pays». Dans Menaud, maître-draveur (1937), le patriarche Menaud ne réussira pas à soulever ses compatriotes contre les envahisseurs anglais qui se sont emparés de l'arrière-pays. Plus encore, dans la lutte, il perdra son fils et sa santé mentale! Mince consolation, sa fille et son gendre semblent reprendre le flambeau. Dans Trente arpents (1938, la belle aventure se termine plutôt mal pour Euchariste Moisan, un paysan exemplaire : il est trahi par sa terre et son fils héritier et il ira mourir en exil aux États-Unis chez son autre fils déserteur.
Les nuances sont encore plus marquées dans Le Survenant (1945) et sa suite, Marie-Didace (1947). Germaine Guèvremont ne condamne pas le déraciné, pas plus qu'elle ne l'approuve : le Survenant est un personnage sympathique, comme le sont le père Didace et Angélina. Comme on le voit, l'auteure ne pose pas vraiment le problème en termes de fidélité ou d'infidélité au devoir national : pour elle, il s'agit davantage d'étudier deux modes de vie qui divisent depuis toujours les Québécois. Dans une entrevue accordée à La Presse (le 3 février 1968), elle déclarait : «La société, notre société québécoise, se compose de deux races fondamentales. D'une part, il y a les «habitants» qui sont des gens solides ayant les deux pieds sur la terre et d'autre part, il y a les «coureurs de bois», les aventuriers, les meneurs.»
Quelques romans, dits anti-terroir, présenteront une vision négative de cette mission. C'est le cas de Marie-Calumet dans lequel on se moque allégrement du clergé. Ce roman, publié à compte d’auteur, fut condamné par Monseigneur Bruchési et retiré de la vente. Rodolphe Girard dut le désavouer publiquement, ce qui ne lui permit pas pour autant de regagner son poste au journal La Presse. On peut aussi penser à Un homme et son péché, même si la thèse est plus nuancée : Séraphin Poudrier n'aime ni la terre ni la religion et n'a guère l'esprit de famille. Les paysans travaillent fort, tirent le diable par la queue. Par contre, certains personnages font contrepoids et, comme l'avare est puni sévèrement à la fin du roman, la morale terroiriste est épargnée.
Un seul roman prendra résolument parti contre l'idéologie de conservation : La Scouine d'Albert Laberge. L'auteur décrit les paysans comme des êtres paresseux, ignares et cruels, portés sur l'alcoolisme, prisonniers de leurs pulsions sexuelles. La terre, loin d'être une mère nourricière, produit peu condamnant les paysans à la famine. La famille est le lieu de toutes les bassesses : les relations amoureuses sont pitoyables et l'amour filial est inspiré par la vengeance et la cupidité. Le roman, dont le chapitre intitulé «Les foins» avait été publié en 1908 dans le journal La Semaine, fut condamné. Laissons Laberge commenter l'événement : «L'attaque fut brutale et elle vint de haut. Ce fut en effet La Semaine religieuse, l'organe de l'évêque Bruchési qui, en dépit de plates excuses. annonça la condamnation de la feuille en question. L'auteur du conte «Les foins» fut qualifié de pornographe. Pour un coup de crosse, c'était un rude coup de crosse [...] Pornographe. Mais ce n'est pas tout. L'évêque tenta de me faire perdre mon emploi à La Presse.» (Anthologie d'Albert Laberge, Montréal, CLF, p. 273-274) Heureusement pour Laberge, pour une fois, il se trouva un directeur courageux qui n'acquiesça pas à la demande de l'ecclésiastique.
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« Vieilles choses, vieilles gens »
Au début du XXe siècle, dans la foulée du succès de Chez nous (1914) d'Adjutor Rivard, toute une littérature va développer le thème du «bon vieux temps» (Pour un aperçu). C'est la seconde facette de la littérature du terroir, celle qui s'est donné comme mission la sauvegarde d'un passé en train de disparaître dans le sillage de la Révolution industrielle. Camille Roy, Adjutor Rivard, Lionel Groulx, Marie-Victorin, Pamphile Le May, Blanche Lamontagne et Michelle LeNormand - et bien des peintres, dont Edmond-J. Massicotte - vont œuvrer en ce sens.
Ils vont s'employer à décrire certaines pratiques agricoles préindustrielles (le labourage, la fenaison, le brayage, l'engerbage, l'heure des vaches...), certaines fêtes communautaires (la grosse gerbe, les courses en traîneau sur le fleuve gelé...), certaines pratiques religieuses (la marche au catéchisme, le mois de Marie devant la croix du chemin, la criée des âmes...), certains «types» (la fileuse, le laboureur...) mais aussi les vieilles gens (les grands-mères qui tricotent, les grands-pères qui fument leur pipe de plâtre...), leurs habitations (les vieilles maisons, les vieux hangars...) et leurs objets (le four à pain, le poêle à trois ponts...).
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Voir le site du RRLAIQ.
Principales œuvres dU TERROIR |
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| 1846 | Lacombe, Patrice | La Terre paternelle | Roman |
| 1846 | Chauveau, P. J. Olivier | Charles Guérin | Roman |
| 1863 | Gérin-Lajoie, Antoine | Jean Rivard le défricheur | Roman |
| 1904 | Girard, Rodolphe | Marie Calumet | Roman |
| 1904 | Lemay, Pamphile | Les Gouttelettes | Poésie |
| 1908 | Potvin, Damase | Restons chez nous! | Roman |
| 1909 | Ferland, Albert | Le Canada chanté | Poésie |
| 1914 | Hémon, Louis | Maria Chapdelaine | Roman |
| 1914 | Rivard, Adjutor | Chez nous | Récit |
| 1916 | Groulx, Lionel | Les Rapaillages | Récit |
| 1916 | Le Normand, Michelle | Autour de la maison | Récit |
| 1917 | Lamontagne, Blanche | Par nos champs et par nos rives | Poésie |
| 1918 | Laberge, Albert | La Scouïne | Roman |
| 1919 | Frère Marie-Victorin | Récits laurentiens | Récit |
| 1925 | Bernard, Harry | La Terre vivante | Roman |
| 1928 | Beauchemin, Nérée | Patrie intime | Poésie |
| 1929 | Desrochers, Alfred | À l'ombre de l'Orford | Poésie |
| 1933 | Grignon, Claude-Henri | Un Homme et son péché | Roman |
| 1934 | Le Franc, Marie | La Rivière solitaire | Roman |
| 1937 | Savard, Félix-Antoine | Menaud maître-draveur | Roman |
| 1938 | Ringuet | Trente arpents | Roman |
| 1945 | Guèvremont, Germaine | Le Survenant | Roman |
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