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LA PROSPÉRITÉ
Antoine Gérin-Lajoie (1824-1882) a écrit différentes œuvres dont deux romans populaires à l'époque : Jean Rivard, le défricheur (1862) et Jean Rivard, économiste (1864). Il représente tout à fait l'auteur qui sacrifie la littérature à une cause. Ses romans ont trop souvent l'allure d'un traité de colonisation. Dans Jean Rivard, il met en scène un jeune homme, qui refuse les professions libérales et la ville, pour s'adonner au travail vivifiant de la terre. Au début, il peine sur un lot de colonisation; à la fin, il est devenu député. Écoutons le curé de son village : - « Personne, mon enfant, ne comprend cela mieux que moi, et je vous dirai que le grand nombre de jeunes gens qui sortent chaque année de nos collèges m'inspirent la plus profonde compassion. Au point où nous en sommes rendus, si par un moyen ou par un autre on n'ouvre avant peu à notre jeunesse de nouvelles carrières, les professions libérales vont s'encombrer d'une manière alarmante, le nombre de têtes inoccupées ira chaque jour grossissant et finira par produire quelque explosion fatale. « Si vous me demandez d'indiquer un remède à cet état de choses, je serai bien obligé de confesser mon impuissance. 19 Néanmoins, après y avoir mûrement réfléchi, et avoir fait de cette question l'objet de mes méditations pendant de longues années, j'en suis venu à la conclusion que le moyen le plus naturel et le plus efficace, sinon d'arrêter tout-à-fait le mal, au moins de le neutraliser jusqu'à un certain point, c'est d'encourager de toutes manières et par tous moyens la jeunesse instruite de nos campagnes à embrasser la carrière agricole. « C'est là, suivant moi, le moyen le plus sûr d'accroître la prospérité générale tout en assurant le bien-être des individus, et d'appeler sur la classe la plus nombreuse de notre population la haute considération dont elle devrait jouir dans tous les pays. Je n'ai pas besoin de vous répéter tout ce qu'on a dit sur la noblesse et l'utilité de cette profession. Mais consultez un moment les savants qui se sont occupés de rechercher les causes de la prospérité des nations, et vous verrez que tous s'accordent à dire que l'agriculture est la première source d'une richesse durable; qu'elle offre plus d'avantages que tous les autres emplois; qu'elle favorise le développement de l'intelligence plus que toute autre industrie; que c'est elle qui donne naissance aux manufactures de toutes sortes; enfin qu'elle est la mère de la prospérité nationale, et pour les particuliers la seule occupation réellement indépendante. L'agriculteur qui vit de son travail peut dire avec raison : «Il ne connaît que Dieu pour maître.» Ah! s'il m'était donné de pouvoir me faire entendre de ces centaines de jeunes gens qui chaque année quittent nos campagnes pour se lancer dans les carrières professionnelles, commerciales, ou industrielles, ou pour aller chercher fortune à l'étranger, je leur dirais : ô jeunes gens, mes amis, pourquoi désertez-vous? Pourquoi quitter nos belles campagnes, nos superbes forêts, notre belle patrie pour aller ailleurs chercher une fortune que vous n'y trouverez pas? Le commerce, l'industrie, vous offrent, dites-vous, des gages plus élevés, mais est-il rien d'aussi solide que la richesse agricole? Un cultivateur intelligent voit chaque jour augmenter sa richesse, sans craindre de la voir s'écrouler subitement; il ne vit pas en proie aux soucis dévorants; sa vie paisible, simple, frugale lui procure une heureuse vieillesse. (Antoine GÉRIN-LAJOIE, Jean Rivard, le défricheur, 1862) Questions 1. Quels sont les arguments que fait valoir l'auteur pour inciter les Canadiens français à devenir agriculteurs? 2. Relevez quelques arguments qui semblent contestables. 3. À qui adresse-t-il son récit? 4. Relevez la phrase dans laquelle l'auteur dit que l'agriculteur «collabore avec Dieu». 5. Soulignez la phrase dans laquelle l'auteur dit que l'agriculture est supérieure à l'industrie et au commerce. |